18 mars 2010

Interview : Kenan Gorgun

Kenan Gorgun est un écrivain belge, auteur de Patriot Act (sorti chez First) et Fosse Commune (Fayard), entre autres. Il est également scénariste: on lui doit le dernier film de Taylan Barman, 9mm. Bref, un gros bosseur qui mérite bien sa place sur le blog de l'Auteur Inspiré!

Le parcours

Comment est-ce que tu t'es lancé dans l'écriture?
Je me suis lancé dans l'écriture avec un Bic bleu ! Et ça a longtemps duré, l'écriture à la main, plus exactement jusqu'à mon avant-dernier roman Fosse Commune, paru finalement chez Fayard, et que j'ai entièrement écrit à la main - je garde précieusement le manuscrit original comme si je possédais un vieux texte sacré qu'il me resterait à décrypter ! Ensuite seulement, et avec beaucoup de peine, je me suis familiarisé avec le clavier d'ordinateur. J'avais déjà essayé auparavant mais étant très lent à l'encodage de mes mots, le fait d'écrire à l'ordinateur entravait le flux de mon imagination et des phrases qui se formaient dans mon esprit. Aujourd'hui, ça va nettement mieux et plus vite... bien que je tape encore à deux doigts!

Tu as commencé très jeune, non?
J'avais 16 ans quand j'ai commencé à écrire, je ne sais pas si c'est tôt. Je dirais surtout que c'est arrivé tout à coup, sans prévenir, brusquement, car je n'avais jamais écrit avant, ni pensé que je pourrais m'y mettre un jour. Je n'avais même pas un goût pour la lecture - c'est bien simple, jusqu'à mes 16 ans, j'ai essayé de lire un seul livre, que j'ai abandonné après cent pages auxquelles je n'avais rien compris! Je ne donnerai pas de titre mais je dirai que le livre en comptait 600, de pages ! Je ne soupçonnais pas évidemment que j'adorerais les romans-fleuve plus tard et que je m'essayerais à en écrire moi-même. Il y a encore aujourd'hui une mystique de l'écriture, pour moi, que j'ai du mal à déchiffrer. Ecrire m'est indispensable et c'est tout ce que je sais !

Comment as-tu franchi le cap d'écrivain amateur à professionnel?
Je ne sais pas ce qu'est un écrivain professionnel. Sincèrement, c'est quoi, un auteur pro ? J'en suis venu à connaitre pas mal d'écrivains de plus près, au fil de mes propres publications, mais je n'ai jamais rencontré un écrivain de cette sorte. Tous, et certains des plus illustres sur la scène actuelle, m'ont au contraire donné le sentiment de revivre toujours les mêmes tracs, les mêmes angoisses, qu'à leurs débuts. Il y a une insécurité dans l'acte d'écrire, dans sa solitude qui vous abandonne devant la page blanche sans personne pour vous aider, aucune équipe pour vous entourer comme c'est le cas sur un tournage... Et je crois que cette insécurité est essentielle : il peut arriver un moment, n'importe quand, où on est bloqué face au langage, les mots nous résistent, les idées ne prennent plus forme comme elles devraient, et on se retrouve incapables d'écrire correctement ! Avec l'expérience, on découvre certains trucs qui peuvent aider à débloquer les choses, mais cette activité se résume quand même la plupart du temps à beaucoup d'essais, de sueur, de tracas, de retours en arrière...

Comment as-tu publié ton premier roman?
Je connaissais depuis un bon moment Luce Wilquin, qui a publié mon premier roman. J'écrivais des nouvelles pour la revue "Marginales" qu'elle éditait à l'époque, et l'idée qu'elle publie un jour un roman à moi était dans l'air. Ca a été "L'Ogre c'est mon enfant", où j'ai emprunté l'identité d'une femme comme narratrice principale. Je vais même te confesser ceci : un de mes romans, je ne dirai pas lequel, a été refusé par le comité de lecture... Et l'éditeur en personne a été le reprendre pour le relire et marquer son désaccord avec le comité, c'est ainsi que le livre a vu le jour.... Comme quoi, tout ne tient qu'à un fil.

Peut-on vivre de sa plume, aujourd'hui en Belgique?
Ce n'est pas encore mon cas. "Fosse Commune" et le dernier, "Patriot Act", se sont assez bien vendus, malgré qu'ils soient épais, mais pas assez que pour faire vivre son homme. Je tire l'essentiel de mes revenus de mon activité de scénariste....

Le travail

Comment organises-tu ton travail?
C'est une question de rigueur, de discipline, et de connaissance de ses propres capacités de travail. Plus on connait ses méthodes, mieux on les utlise, au plus on est capables d'évaluer le temps que les choses peuvent prendre, et on s'organise en fonction de ça. Je crois qu'il n'y a pas de secret : il faut se mettre à l'ouvrage, même si on a envie de toute autre chose certains jours.

Tu es à la fois scénariste et écrivain: ceux deux formes d'écriture sont-elle si différentes l'une de l'autre?
Très différentes dans les outils, moins dans l'objectif, qui est de raconter une histoire et au mieux, de lui conférer l'intensité, la force, d'une expérience. Là encore, la manière dont un livre ou un film peuvent faire partager cette expérience sera différente. Un livre fort ne me laisse pas avec les mêmes sensations qu'un film fort, sauf une : un profond contentement, une admiration devant l'oeuvre accomplie, et le sentiment que tout, pour un moment, est exactement à sa juste place !

Comment gères-tu ce "marathon" de l'écriture?
Caféine ! Caféine, clope, concentration, coordination (des doigts, des idées, des personnages, des divers temps du récit). J'adore créer des univers, des narrations amples, alors le "marathon", comme tu dis, est un terrain de jeu où je me sens naturellement à l'aise. Mais j'aime énormément écrire des nouvelles aussi, mon second livre était un recueil de nouvelles, "L'Enfer est à nous", et j'ai encore des dizaines de nouvelles bouclées dans mes tiroirs que je publierai peut-être un jour.

Prépares-tu un plan de l'histoire avant de te lancer dans l'écriture proprement dite?
Ca dépend des besoins du récit. Généralement, je ne fais aucun plan, j'ai des évènements-clés en tête au départ et je sais qu'ils vont servir de jalons à l'histoire... Que je crois! Il est arrivé que la raison première pour laquelle j'avais envie d'écrire un livre ne se soit même pas retrouvé dans la version finale. A l'inverse, je peux aussi structurer très fort les choses avant même d'écrire un mot. Ca a été le cas du dernier, Patriot Act, qui est une longue enquête dans les mileux de l'espionnage et des technologies de pointe. J'avais un plan complet du livre. Résultat : certains lecteurs ont trouvé que l'intrigue, pour le coup, était trop complexe. Je peux comprendre ce sentiment mais je ne crois pas que ce soit le cas. La structure du livre est d'une précision d'horloger, mais elle a quelque chose d'expérimental, directement lié au sujet du roman. J'y ai essayé des choses que je n'avais pas lues ailleurs. Cela comporte certains risques, mais c'est stimulant d'essayer !

Le business

Que pense-tu du visage audiovisuel belge? Une lueur d'espoir ou la morne plaine?
Vieux débat. Je ne me reconnais certes pas dans le paysage audiovisuel belge, mes goûts me portent naturellement vers un autre type de cinéma. Ceux qui sont dans le même cas devraient aussi aller voir ailleurs, essayer ailleurs, autrement. Tout est possible, il n'y a qu'à se donner une chance d'essayer, de voir de plus près, et on en apprend énormément, sur soi, mais aussi sur la meilleure façon de s'y prendre pour faire les choses qu'on veut. Je suis sur le point de faire mon premier film professionel comme réalisateur, ici en Belgique, avec des fonds belges, c'est donc une belle chance ! Je sais aussi que certains des films que je veux faire ne seraient pas envisageables en Belgique, je verrai donc quelles sont les meilleures conditions pour ces films-là puis j'essayerai de réunir ces conditions. Je crois que chaque auteur doit avant tout prendre conscience de ce qu'il veut, au fond de lui, ensuite avoir le courage de se bouger pour que cela advienne. Je ne suis pas pessimiste de nature, alors dire "morne plaine", c'est quelque chose qui ne me parle pas personnellement. Chaque terre est morne jusqu'à ce qu'on la fertilise ! Il faut juste être conscient du fait que le cinéma coute cher et qu'une économie donnée, ici celle de la Belgique, ne pourra jamais engendrer des films dont elle n'a pas les moyens. Elle ne pourra pas non plus concurrencer sur leur terrain les pays, et les Etats-Unis en tête, qui sont les rois d'un autre type de cinéma. Il y a donc une certaine logique à ce que la Belgique fasse les films qui lui réussissent le mieux, ceux pour lesquels elle a réussi aussi à obtenir une certaine reconnaissance internationale. A chacun d'y trouver sa place, et le cas échéant, à la chercher ailleurs...

Le fait d'avoir été publié dans des grosses maisons d'édition a-t-il déclenché d'autres opportunités?
Des rencontres, évidemment. En circulant entre Bruxelles et Paris, entre petites et grandes maisons, tu acquiers une autre vision de l'édition, plus complète. A partir de là, les opportunités, tu te les créés. Si tu n'as pas de nouveau roman à écrire, ou écrit, ou en chantier, qu'importe que ton éditeur soit grand, petit, moyen, bon ou mauvais. La seule vraie opportunité pour un écrivain, dès lors qu'il a pu publier, c'est de porter encore un livre, le désir d'un livre, en lui.

Si tu devais donner des conseils à des jeunes auteur pour percer, ça serait quoi ?
Prenez une solide foreuse et assurez-vous d'avoir assez de mèches en réserve!

Un mot sur tes futurs projets?
Deux longs métrages en écriture, dont je serai seulement scénariste. Une série en développement pour la télévision française. J'avais dans l'idée de commencer bientôt mon prochain roman, qui sera le premier volet d'une trilogie, mais au même moment, les bugdets ont été obtenus pour le tournage de mon premier film, "Yadel", et c'est devenu là ma priorité!

1 commentaire:

dragonfroid a dit…

bonjour à tous, pour ma part j'ai constaté sur mon blog ici http://bit.ly/b6qBNp que le plus difficile, dans l'écriture d'un roman, était la rédaction des dialogues. Comment faut-il s’y prendre ? Faire parler un personnage dans le langage argotique s’il est d’origine populaire ? Tel autre intervenant pourra-t-il prononcer des grossièretés ? Et si mon héros n’est pas très causeur, puis-je montrer au grand jour qu’il ne termine jamais ses phrases ?

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