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08 avril 2013

Julie Lescaut, fin du supplice

TF1 a annoncé l'arrêt définitif de la série Julie Lescaut, après 21 ans de bons et loyaux services. Bien entendu, on se doute que les déclarations douteuses de Véronique Genest ces derniers temps ont poussé prématurément la série vers la porte de sortie (même si elle s'en défend). Mais la fin de Julie Lescaut marque surtout le passage symbolique dans une nouvelle ère audiovisuelle: aujourd'hui, il n'est plus possible de faire de la télévision comme en 1992. Passage en revue des pratiques obsolètes.

L'héroïne 100% pur porc
Julie Lescaut représente l'héroïne française moyenne classique: jolie sans être sexuellement oppressante, pétrie de bons sentiments, blanche de peau, toujours fidèle et prête au sacrifice, raisonnable, polie, conciliante, appaisante, de centre-gauche avec parfois un bon sens paysan de droite, mais jamais dans l'extrêmisme (je parle bien du personnage, pas de l'actrice, qui en est à peu de chose près l'exact opposé).

Cette recette pour créer des héros ne fonctionne plus aujourd'hui. C'est le modèle "Superman", qui s'écroule face à l'ambiguité du modèle "Batman": les anti-héros, les héros torturés, avec une face obscure, sont bien plus intéressants, surtout dans un système dramaturgique sériel (pensez Dr. House, Dexter, Les Sopranos, etc.)

De même, Julie Lescaut servait de véhicule idéologique neutre: représentant le dénominateur commun de toutes les tendances politiques, elle en devenait très fade. Julie Lescaut, c'est comme Tintin, une coquille vide qui sert d'interface au spectateur pour se projeter dans le récit.

Mais si la fadeur de Tintin était équilibrée par l'exubérance de ses personnages secondaires, Julie Lescaut se trouvait bien seule dans une équipe où le plus marquant de tous était... Mouss Diouf. Maigre récompense.

Aujourd'hui, il ne faut plus avoir peur de montrer un héros avec ses convictions fortes, et aliénantes. Un mafieux catholique? Très bien! Un fonctionnaire libertaire? Parfait! Lorsque la prise de position du personnage est comprise par le scénariste, pas moquée, elle devient un trait de caractère qui renforce l'identification du spectateur: certes, il ne partage pas son avis, mais il partage son ressenti. C'est plus important.

Un rythme trop lent
La série s'arrêtera donc après 101 épisodes en 21 ans. Soit cinq épisodes par an. C'est trop peu! Beaucoup trop peu!  Le minmum acceptable pour une série, c'est 12 épisodes par an: ça permet de faire un épisode par semaine pendant une saison. Tout juste assez pour s'en souvenir l'année d'après.

Mais cinq épisodes, ça oblige à de la contorsion de programmateur pour caser les épisodes inédits entre une floppée de rediffusions qui diluent l'intérêt de la série. On en perd le fil, donc la continuité, et donc, par réaction, les scénaristes limitent au possible toute continuité. On est vraiment dans de la série non-feuilletonnante, dans l'enfilade de one-shot.

Bien sûr, on retrouvera quelques lignes conductrices ci et là, mais sans enthousiasme: Julie Lescaut est une série qui "se laisse voir" et non qui "se regarde". C'est pratique pour ratisser large, mais pathétique pour l'image de la chaîne. D'ailleurs, le public avait une fâcheuse tendance au vieillissement. Les jeunes ne regardent une série que si elle les motive un tant soit peu. Sinon, ils ont mieux à faire: internet et les jeux-vidéo sont des compagnons plus adaptés à leurs intérêts.

La recette de papa
Julie Lescaut, c'est "la télévision de papa". Un produit adapté à un autre temps. Reproduire cette recette aujourd'hui, c'est voué à l'échec. Tous les ingrédients ont été tellement réutilisés par les diffuseurs que leur ingestion ne provoque que la nausée.

Tout d'abor, les séries où le personnage principal se définit uniquement par son métier, c'est fini.

Julie Lescaut, c'est une flic. Et elle est rousse. Voilà tout ce qu'on peut dire en 21 ans d'histoires.

Comparez avec Dr House, dont on sait que c'est un médecin, mais ce n'est pas ce qui le définit en tant qu'être humain. Avant d'être médecin, c'est un salopard cynique bourré de démons qui les évacue dans la drogue et l'exercice de la médecine. Son métier n'est qu'un effet secondaire.

Julie Lescaut, c'est aussi une série sans surprises, sans tension. On pourrait aller jusqu'à dire que c'est une série sans dramaturgie. Certes, les personnages parlent et bougent, parfois ils agitent une arme, mais tout ça c'est comme agiter du vent. En réalité, en profondeur, c'est le status quo éternel.

On ne se souviendra jamais d'aucune intrigue hors du commun de Julie Lescaut. Ni d'une saison moins réussie que les autres, ou plus bizarre que d'habitude, ou plus rocambolesque, ou plus romantique d'ailleurs. Rien ne dépasse des lignes. Bien droites, les lignes.

Il est temps aujourd'hui de faire éclater ces lignes et de faire place, même sur TF1, à de la fiction engageante. Il ne faut plus viser le plus grand dénominateur commun, mais parier sur la force dramatique de personnages qui existent avec leurs faiblesses et leur réalité parfois obscure.

Il faut jeter la recette de papa, et inventer la recette de fiston.

30 mars 2013

Concours de couillons

Le scénariste Antoine de Froberville pousse un coup de gueule dans le Huffington Post: les scénaristes écrivent pour gagner leur vie, pas pour passer des concours! En effet, de plus en plus de petites maisons de production tentent d'attirer le chaland en sous-traitant l'étape de l'écriture par le biais d'un concours.

Du coup, plus besoin de chercher ou d'engager un auteur: il suffit de laisser venir à soit les novices attirés par l'esprit de compétition. L'ironie, c'est que le prix pour l'heureux gagnant est dérisoire, en général bien en deçà du minimum syndical qu'un véritable scénariste est en droit d'exiger.

Ce qui pose un réel problème: si les scénaristes professionnels se font doubler par des petits jeunes sous-payés, ils meurent. Et les petits jeunes, vainqueurs du concours? Ils s'en viennent et s'en vont comme une denrée périssable. C'est la précarité pour tous.

Tout cela n'est pas nouveau.

D'ailleurs, si j'en parle, c'est uniquement parce que moi-même j'ai succombé à l'attrait des concours, il y a plusieurs années. Petit retour en arrière...

Nous sommes en 2003. J'ai 18 ans et je rêve de devenir scénariste. Mais en Belgique, à part deux écoles de cinéma (qui ne veulent pas de moi), les chemins pour y arriver semblent pour le moins sinueux. J'écrit donc "on spec" avec la naïveté et l'entrain du débutant.

Non seulement mon rythme d'écriture est très rapide (ne connaissant rien à la dramaturgie, je ne me pose aucune question) mais les premières critiques sont plutôt bonnes. J'étais à l'époque inscrit sur le site version-finale.fr (un site aujourd'hui disparu, et c'est dommage) où les visiteurs pouvaient critiquer librement tous mes scénarios. Ce n'étaient ni mes amis ni ma mère, et ils étaient pour la plupart élogieux, et à tout le moins, gentils. Je me croyais donc sur la bonne voie.

M'étant forgé la conviction que mon avenir professionnel se joue sur le terrain scénaristique, je commence à élaborer des plans de carrière. Mais, comme je le disais, en Belgique, il n'est pas question de "monter à la capitale" pour montrer son travail à un producteur: il n'y en a tout simplement pas.

Je suis à deux doigts de perdre espoir, lorsque je vois à la télévision une publicité pour un grand concours de scénario. Je soulève un sourcil. Le jury est composé de professionnels du cinéma, dont Alain Berliner, réalisateur de Ma vie en rose, un très bon film belge des années 90. Là, je soulève deux sourcils.

Lorsque, plus tard dans la journée, ils parlent du concours au journal télévisé, je suis carrément convaincu: "CinéQuest", du nom du concours, c'est une grosse machine, ils promettent de produire le scénario du gagnant, et les conditions de participation sont favorables, c'est à dire: ils veulent un "film de genre" moderne, et, mieux que tout, pour participer, c'est gratuit.

Je m'attèle donc à la tâche et j'écris un scénario fantastique, qui me semble, du haut de mes 18 ans, totalement génial. J'envoie le manuscrit et j'attends.

Bon, il se fait que je n'ai pas gagné, mais mon histoire ne s'arrête pas là. Loin de là...

Les mois passent, le gagnant est annoncé, bravo pour lui. Le projet retombe dans l'oubli. Ils sont sûrement en train de produire le fameux film promis, me dis-je ne toute naïveté.

Quelques années plus tard, alors que ce fameux concours m'est totalement sorti de l'esprit, je participe à l'écriture d'une série d'animation avec d'autres jeunes scénaristes. Nous nous sommes rencontrés via un forum internet, et notre écriture collective est très satisfaisante: l'émulation est à son comble, nous avons tous le même objectif.

Un midi, alors que nous mangeons un sandwich, nous discutons de nos parcours respectifs. "Pour ma part: pas grand chose, dis-je. J'ai vendu un petit scénario à RTL quand j'ai fait mon stage là-bas, pour une émission pour enfants..."

Un autre scénariste raconte: "Moi j'ai réalisé quelques courts métrages. Là j'ai reçu une aide à l'écriture du Fonds Flamand...."

Ok, très bien. On est plus ou moins au même niveau, pensais-je. Mais soudain, il rajoute:

"Ah oui, et aussi, il y a quelques années, j'ai gagné le concours CinéQuest."

Là, je tombe des nues! Ce scénariste débutant avec qui j'étais en train d'écrire avait eu exactement le même parcours que moi, sauf qu'il l'avait gagné, ce fameux concours! C'était lui le gagnant! Je ne l'avais pas reconnu! "Mais alors, qu'est devenu ce fameux film?" demandai-je.

L'histoire qu'il me fit des coulisses du concours fut assez calamiteuse pour le dégoûter des concours d'écriture à vie... En résumé: le promoteur du concours était un étudiant en business qui avait mis au point, avec l'argent de papa (un gros patron belge), un système fiscal avantageux pour lui, à condition de "faire du cinéma". Le fameux tax-shelter parlera peut-être à quelque-uns.

Bref, le margoulin avait réussi à réunir sous sa bannière des noms prestigieux, grâce à l'argent familial avait réussi à faire parler de son concours dans tous les médias, mais en réalité n'avait réellement l'intention de faire un film... Ou en tout cas, pas les moyens, ni logistiques ni intellectuels.

Le scénario écrit par mon camarade n'a jamais été exploité. Le concours s'es éteint de mort naturelle. Personne n'en a jamais plus parlé.

Qu'est-devenu le fameux producteur?

Il est resté producteur, de films obscurs direct-to-dvd dont personne n'a jamais entendu parlé. Il gagne probablement assez d'argent avec ses activités pour subvenir à ses besoins. En réalité, je pense qu'il n'était pas animé d'intentions mauvaises, il était juste trop incompétent. Il a surestimé ses forces. Et il a déçu pas mal de jeunes auteurs.

La morale? Dans ce genre de concours, le seul gagnant, c'est l'organisateur.

03 mai 2012

Le jeu des devinettes

Un moment où un autre dans sa carrière, un scénariste doit répondre à la commande d'un producteur. Peut-être est-il amené à développer un pitch qu'il a lui-même imaginé, ou à adapter une oeuvre antérieure, mais le plus souvent l'idée de départ vient du producteur.

Et donc, le scénariste, tout heureux d'être enfin investi d'une réelle mission d'écriture, doit écrire un synopsis ou un bout d'essai en quelques jours sur la base d'un petit cahier des charges de deux ou trois pages (parfois ce "cahier des charges" se limite à une conversation téléphonique), et convaincre le producteur de lui faire confiance pour la suite du projet.

Le principal problème, ce n'est pas de développer une histoire (ça c'est facile), mais plutôt d'imaginer le genre de produit qui serait dans les cordes du producteur. En effet, lorsqu'il nous demande d'écrire un bout d'essai, le producteur veut surtout voir à quoi ressemble notre écriture, notre façon de traiter un sujet, et si notre travail correspond au gout de la maison.

Et là, bonjour le jeu des devinettes.

Alors, bien entendu, pour baliser le terrain, le scénariste pose quelques questions sur la tonalité de la série, sur les autres films ou séries qui s'en rapprochent, éventuellement sur les acteurs pressentis, etc. Mais même un interrogatoire exhaustif ne suffit pas à réellement cerner les attentes réelles du producteurs. Qu'a-t-il produit avant? Quel est le style maison? Quelle est la chaîne visée? Quel créneau horaire? Quel budget? Ces questions, utiles, ne vous donneront qu'un aperçu très vague de ce que l'on attend de vous.

Il y a une bonne raison à cela: si le producteur fait appel à un scénariste, c'est parce qu'il n'est pas totalement sûr lui-même du résultat qu'il désire obtenir. Il espère que votre génie créatif comblera toutes ses espérances, éclairera tous ses doutes, et répondra à toutes ses interrogations.

Le problème, c'est que sur base d'un tout petit pitch et d'un tout petit cahier des charges, mille scénaristes écriront mille scénarios complètement différents. Et tous ne parleront pas forcément au producteur. Mais difficile de deviner lesquels. D'où le jeu des devinettes.

Faut-il la jouer classique? Expérimental? Osé ou policé? Jusqu'où aller dans l'humour? Dans le trash? L'humour prend quelle place par rapport au drame? Le drame est-il larmoyant ou en retenue?

Autant de choix créatifs qui vont donner une direction différente à votre bout d'essai... Des choix qui vont vous définir aux yeux du producteur en tant que scénariste.

Donc, les devinettes, c'est bien, mais ne vous perdez pas trop en court de route. En fin de compte, c'est vous que vous vendez. Le bout d'essai n'est qu'une carte de visite. Si, à force de devinette, vous écrivez quelque chose qui est à l'opposé de vos sensibilités, le reste de la collaboration sera douloureux.

On dirait un vieux conseil de drague: soyez vous-même. Mais c'est vrai... La bonne version de vous-même, en tout cas.

01 mars 2012

Les hommes blancs et riches dominent l'écran

Un article publié sur le blog de la scénariste Stéphanie Rouget a retenu mon attention: d'après un baromètre du CSA, les héros de fiction sont majoritairement des hommes, des blancs, et des riches. Et par majoritairement, j'entends une écrasante domination qui dépasse largement toute représentation réaliste de la diversité culturelle d'un pays comme la France. C'est un problème, d'après la blogueuse et plusieurs sociologues.

Stéphanie Rouget avoue même avoir dans sa tête une petite lumière "diversité" qui clignote pour n'oublier aucune minorité. Elle explique que c'est la responsabilité du scénariste de réfléchir à la réalité qu'il désire évoquer dans ses fictions.

Je suis d'accord, mais pas forcément pour les mêmes raisons...

La raison qu'invoquent les sociologues, c'est l'habituel "le pouvoir est aux mains des hommes blancs, ils écrasent les autres" (je caricature, mais en substance, c'est presque ça). Les médias étant dirigés par des CSP+, il serait logique d'y retrouver des héros qui leur ressemblent. Jusque là, c'est plutôt vrai... Et ce n'est pas, à mon avis, par volonté de domination ou par racisme. C'est simplement, parce que lorsqu'on crée, on a tendance à se raconter soi-même.

Quand j'étais à l'école, mes histoires parlaient d'écoliers. Quand j'étais prof, elles parlaient de transmission du savoir... Et mes héros ont suivi mon évolution, comme un miroir. Donc, si j'étais dirigeant de chaîne, il serait fort probable que les héros qui me plairaient me ressembleraient beaucoup: à savoir des hommes blancs et riches...

C'est la solution proposée par certains qui me frustre un peu: un système de quotas. Là, c'est non! Je n'ai jamais compris le système de la "discrimination positive" ni des "quotas", et ceux qui proposent ce genre de choses doivent régler leurs complexes d'infériorité avant de venir nous gâcher la vie. A chacun des chances égales, mais pas de favoritisme.

Ceci dit, toutes ces questions posées et ces solutions données restent confinées au domaine politico-social. Ce n'est pas vraiment des choses qui devraient occuper l'esprit d'un scénariste. Je n'ai pas l'impression d'avoir une responsabilité sociale envers les minorités lorsque je raconte une histoire. En cela, je ne suis pas d'accord avec Stéphanie Rouget.

Ma responsabilité, en tant que scénariste, est de raconter une bonne histoire. Point à la ligne. Si mon histoire peut être très bien racontée avec des blancs riches, et bien tant mieux.

Ceci dit, il est fort probable que la majorité des bonnes histoires n'impliquent pas directement les blancs riches, pour la simple et bonne raisons que les blancs riches ne vivent pas, tout au long de leur vie, de conflit aussi profond que d'autres types de personnes.

Or, en fiction, on s'intéresse justement au conflit. Alors pourquoi focaliser 85% du temps d'antenne sur les batifolages amoureux de quelques cadres supérieurs alors que des histoires autrement plus épiques peuvent être racontées avec des moins nantis? Et je ne parle pas forcément de faire un remake des Misérables.

(Note: le premier qui me sort l'argument de la publicité peut aller se cacher. Ce n'est pas parce qu'on est riche qu'on ne peut pas s'identifier au conflit que vivent les pauvres et/ou les étrangers. A part les investisseurs, les gens ont du coeur, en général)

Donc voilà le vrai noeud du problème: ces mâles blancs ont beaux être riches en argent, ils ne sont pas riches en conflits, ni en intrigues passionnantes. Concentrer tous les efforts de la fiction sur ces quelques bienheureux nous prive d'un immense répertoire d'histoires bien plus excitantes que "des soucis et des hommes"...

Alors, que votre docteur en médecine soit noir et gay ne changent strictement rien au problème. C'est un faux pansement bien-pensant. Le fond se trouve ailleurs: il faut raconter des histoires de gens qui vivent du vrai conflit. Qui ont une vie de chien. C'est avec ceux-là qu'on fait de bonnes histoires.

(A part dans la tragédie grecque, mais le genre n'est plus très vivace depuis quelques centaines d'années, pas vrai?)

La responsabilité revient aux programmateurs d'antenne, ceux qui choisissent quelles histoires raconter et quelles histoires mettre au placard. C'est certainement à ce niveau là que s'opère la bifurcation vers le consommateur parfait prêt à acheter au magasin ce qu'il a vu pendant les pubs, autrement dit le mâle blanc riche. C'est évidemment une erreur de conception des dirigeants et des gens du marketing. Mais ils jureront du contraire...

Je hais la pub!

16 février 2012

Everything Is A Remix

Quatrième et dernier épisode d'une série documentaire fascinante sur le thème de la copie, "System Failure" s’intéresse de près au lois de la propriété intellectuelle. Dans un contexte turbulent en ce domaine (voir les affaires SOPA, MegaUpload, PirateBay, etc.), il est toujours bon de prendre un peu de recul. Cette vidéo est partisane, mais je pense qu'elle va dans le sens de l'histoire. J'avais déjà écrit sur l'évolution culturelle dans ce blog et je suis heureux que cette idée soit partagée. Le concept de la propriété intellectuelle vit ses derniers instants, et le combat contre le système sera probablement long et sanglant (métaphoriquement, car il sera surtout fait d'avocats et de billets verts). N'est-ce pas excitant de vivre dans une période charnière de l'histoire?

06 avril 2011

Rapport Chevalier : on est mal barré!

L'année dernière, Frédéric Mitterand a commandé un rapport sur l'état de la fiction française à Pierre Chevalier, directeur des projets d'ARTE. Celui-ci a remis sa copie ce mois, au 48e MIP TV à Cannes. Il fait l'inventaire de ce qui ne va pas dans la fiction française, et plus particulièrement dans la phase de développement de celle-ci. Il est question de scénario, j'ai donc lu ce rapport (une soixantaine de pages tout de même), et, franchement, pour quelqu'un qui veut devenir scénariste, ça fait peur. Résumé des grandes lignes.

Le principal problème soulevé dans ce rapport, c'est le sous-financement criant du scénario en France. Ce n'est pas une nouveauté, on le savait déjà, mais ici on entre dans le détail de ce qui cloche. Environ 3 à 4% des budgets sont consacrés à l'écriture. Chevalier cite régulièrement le chiffre de 10% comme objectif à atteindre (chiffre habituel pour la recherche & développement dans l'industrie). A mon avis, c'est pas demain que ça va arriver.

Mais ce qui peut changer très rapidement, à mon sens, c'est toute la dynamique entre les diffuseurs, les producteurs et les scénaristes. Enfin... j'écris dynamique, mais celle-ci est bien sclérosée. Chevalier montre comment l’ingérence des diffuseurs dans la création, l'absence totale de prise de risque financière de leur part, et les délais trop long entre la commande et le tournage, coupent court à toute tentative de créativité.

En gros, les producteurs veulent que les scénaristes travaillent gratis tant que le diffuseur n'a rien signé. Si le diffuseur accepte un projet, il a encore toute latitude de le refuser plus tard, et ce, SANS CONTREPARTIE financière. Donc le risque est totalement reporté sur le scénariste. Et pour noircir le tableau, le scénariste ne dispose pas d'un statut d'intermittent, et n'a donc pas les moyens financiers de développer un scénario tout seul dans son coin.

Du coup, ça travaille à la va-vite, sans sécurité, aux genoux du diffuseur qui peut imposer tous ses caprices, même les plus idiots (voir cet article très drôle de Denys Corel).

Le système des droits d'auteur ne simplifie pas non plus l'affaire. Je rejoins totalement les conclusions de Chevalier qui préconise un système "à l'américaine" avec un showrunner et un pool de scénaristes (que l'on imagine salariés, même si ce n'est pas dit explicitement).

Je passe sur le chapitre des système de subventions genre CNC, FAI, etc, j'avoue que je m'y perds un peu, et tout ce que j'en retiens, c'est: beaucoup d'argent gaspillé pour de l'art contemporain que personne n'achète. Il faut bien placer quelques apparatchiks dans des institutions...

Encore un mot pour le CEEA, qui est cité sous un jour plutôt favorable, et pour qui Chevalier réclame plus de moyens. Si j'y suis admis, je ne peux qu'acquiescer!

Alors, est-ce que les propositions de ce rapport seront traduites dans les faits avant que je sois à la retraite? J'en doute un peu. J'ai l'impression que beaucoup de parasites profitent encore d'un système en place, qui ne favorise pas la nouveauté et la surprise. Il n'y a aucune incentive au travail bien fait. Quand je lis certains témoignages de professionnels, j'ai des frissons dans le dos.

22 juin 2010

L'impasse culturelle française

Je profite de ce billet pour annoncer deux choses:

1) je vous invite à lire le billet intitulé "L'impasse culturelle française" sur le site A-Suivre. Un constat d'échec façon "les Bleus" mais en version télé. Si vous me lisez régulièrement, vous savez que je suis entièrement d'accord avec ce qui est dit, et je pense deviner pourquoi: aussi bien l'auteur de l'article que moi sommes friands de séries européennes. Nous assistons, impuissants, au largage pathétique de la fiction française, et ne pouvons qu'en déduire les causes.

2) je retire tout ce que j'ai dit de mal sur Steven Moffat. L'épisode "The Pandorica Opens" de Doctor Who était tout bonnement fabuleux!

15 mars 2010

Le darwinisme culturel

Une branche relativement récente de la sociologie, appelée mémétique, considère la culture comme une entité soumise aux lois de l'évolution de Darwin. Chaque élément de la culture est répliqué, imité, transformé, d'un individu à l'autre.

La théorie de l'évolution ne s'applique plus simplement à nos gènes, composants biologiques, mais également à nos mèmes, composants culturels. Et donc, les meilleurs éléments culturels sont ceux qui survivront le plus longtemps. Théoriquement...

Cette théorie n'était pas très facile à imaginer avant qu'Internet en démontre brillamment l'acuité: un élément culturel (une vidéo sur YouTube, une image, un comportement sur un forum, un smiley, un slogan) peut se propager sur la toile à très grande vitesse, et être répliqué plusieurs milliers de fois à travers le monde. Le site Know Your Meme traque ceux qui ont le plus de succès. Quelques exemples: le Rick Roll, les remix SongSmith ou encore les Face Palm.

Tout le problème se situe dans la définition des "meilleurs" éléments culturels. Pourquoi Rick Astley connaît-il une seconde gloire si soudaine, accumulant des millions de visites, alors que des artistes plus doués, plus à la mode, et bénéficiant de plus de marketing n'en atteignent que quelques dizaines de milliers? Pourquoi les gens disent-ils "LOL", sur Internet, plutôt que "Haha"?

Un jour, quelqu'un a pensé que LOL était un acronyme qui sonnait bien, l'a utilisé, et l'expression a fait florès. C'est un mème qui est entré dans le langage courant. Certains mèmes vont s'éteindre d'eux-mêmes dans quelques années. Le "Face Palm" est très à la mode, mais dans cinq ans, qui en rira encore? On ne peut pas le prédire avec précision.

C'est là où je veux en venir: "meilleur" ne signifie pas "de plus haute qualité artistique", ni "plus utile", ni "plus drôle". Meilleur signifie simplement "accumulant le plus grand nombre d'imitateurs". Comme un gène humain, il n'est bon qu'à se reproduire et à rien d'autre... Peut importe que les génies soient incapables de copuler, et que la Terre soit peuplée d'abrutis: c'est Darwin qui l'emporte!

Je vais maintenant développer une idée qui aura, en France, de nombreux détracteurs, et nombreux seront ceux qui y verront un sophisme. Tant pis, je me lance: l'exception culturelle française, ce protectionnisme culturel d'état, va à l'encontre du darwinisme culturel, et doit être abolie.

Je lisais récemment le compte rendu d'un colloque de scénaristes, où les auteurs se plaignaient qu'en France, les producteurs sont frileux à la comédie, à la science-fiction, au fantastique, à l'action, bref, à tout sauf Julie Lescaut. Et ils en étaient très frustrés. Et ils se demandaient pourquoi, malgré le succès de ces genre dans la plupart des autres pays du monde, la France se cantonnait à ce qu'elle avait déjà fait depuis 25 ans.

Est-ce une envie de préserver cette "exception culturelle française"? Cette envie bizarre de conserver une identité française? Qu'est-ce que ça signifie? Pourquoi, quand 90% des gens rechignent à l'idée de regarder une série télé française (ou décrivent l'expérience comme une épreuve pénible), pourquoi conserver des vieux modèles obsolètes. On sait que ça ne marche pas. Et pourtant, on continue à tenter des nouvelle séries vouées à l'échec.

Combien de blogs de collègues déçus devrais-je encore lire avant qu'on les laisse écrire des choses "modernes"? Que l'on arrête d'étouffer Darwin dans la coquille. C'est inutile, et comme un bagage génétique boiteux, voué à l'extinction, de gré ou de force.

Je suis enseignant, je vois les enfants jouer dans la cours de récré. Quand ils jouent au basket-ball, ils jouent "à l'américaine". Quand ils font la bagarre, c'est "à l'américaine". Quand ils font un bras-de-fer, c'est "à l'américaine"... Pourquoi? Pas parce qu'ils ont encore le rêve américain des années 60, ça n'existe plus ça, non: les règles à l'américaine sont plus "fun" que les vieilles règles chiantes du continent mourant qu'est l'Europe.

Pourquoi refuser de jouer "à l'américaine" en télé? Tout le monde sait pertinemment bien que c'est plus "fun" de faire des séries "cool", "light" et "bad-ass", que de conserver un intellectualisme d'académicien qui n'intéresse plus personne. En réalité, les producteurs français qui se battent contre ça, sont comme les créationnistes qui se battent contre Darwin: ils vont peut-être nous les casser quelques années, mais qu'ils sachent d'ores et déjà qu'ils ont perdu d'avance!

15 novembre 2009

Payez le scénariste

Un coup de gueule haut en couleurs de Harlan Ellison, auteur et scénariste américain.

01 novembre 2009

Plagié?

Ca alors! Chaque fois qu'on me racontait ces histoires de plagiats qui terminent au tribunal, je faisais partie des sceptiques... Un studio qui a pignon sur rue irait sciemment piller le travail d'un auteur inconnu? C'est stupide. Au mieux, ça tient de la théorie du complot, au pire, c'est de la paranoïa à faire soigner d'urgence.

Les journaux sont remplis de ce genre d'histoires à dormir debout. Petit extrait typique: "Le film Séraphine, qui a raflé sept prix à la dernière cérémonie des Césars a été assigné en contrefaçon. Alain Vircondelet, historien d'art, spécialiste reconnu de Séraphine Louis, accuse les auteurs d'avoir plagié un de ses ouvrages. Il a publié chez Albin Michel une biographie intitulée Séraphine de Senlis, un ouvrage qui selon son avocat, Me Christophe Bigot, révélait pour la première fois la vie publique et secrète de Séraphine de Senlis."

Ou encore: "Hollywood s'est bien gardé de révéler que derrière les succès planétaires des productions The Matrix et Terminator se trouve une femme noire. Cette africaine-américaine presque anonyme se nomme Sophia Stewart. On croit rêver! La raison de cet anonymat déplacé ou pour le moins mal placé ? Les scénaristes et les majors responsables de ces blockbusters mondiaux ont tout simplement oublié de créditer Sophia Stewart comme auteur des scenarii qui ont inspiré lesdits films."

Inutile de préciser qu'à chaque fois les plaignants sont déboutés. Et c'est bien normal: en général, les ressemblances entre les films diffusés et les scénarios des plaignants se limitent à quelques vagues séquences, à des thématiques globales, mais rarement à des points très précis. Or, pour qu'il y ait plagiat, il faut que le juge soit à même de constater la contrefaçon sur base d'éléments tangibles.

Pourquoi je vous parle de tout ça?

Parce que, venant du camps des sceptiques, je vois mes convictions vaciller face à une affaire de plagiat... qui me concerne! Plus précisément, après avoir vu la bande-annonce du film "Moon" de Duncan Jones (http://www.imdb.com/title/tt1182345), j'ai une impression de déjà vu! Et c'est très désagréable, parce que j'ai déjà vu tout ça dans un scénario que j'ai écrit... en 2005.

Le titre était "La dernière guerre". Le pitch? Un astronaute doit gérer seul, depuis des années, dans une solitude qui le ronge, une station orbitale autour de Mars (okay, c'est pas la lune). Il est accompagné par un robot qui communique via des smileys (comme dans le film). Bien sûr, il apprend la mort d'un proche par écran interposé longtemps après la mort de celui-ci.... comme dans le film! Et à la fin, il est question du clonage de l'astronaute. Comme dans le film! Argh!

Pour la première fois de ma vie, j'ai eu une impulsion paranoïaque! Je n'ai pas encore vu le film, mais seulement des extraits, sur internet. J'ai l'impression de voir la version filmée de mon scénario.

Evidemment, en rationalisant un peu, on se rend compte que la probabilité de plagiat véritable est quasi nulle: j'ai écrit en français, le scénariste du film est anglais. Il y a des parts entières du film que je n'aborde pas dans mon scénario (déjà, la lune). Et puis rajouter des clones dans le lot, c'est un thème à la mode qui ne m'appartient pas, on peut le classer dans la catégorie des coïncidences. Reste tout de même l'idée *bonne, apparemment* de faire un robot qui communique avec des smileys (jetez un coup d'oeil à la bande-annonce du film, vous comprendrez) qui est tout de même très précise, et surtout décrite de manière totalement identique dans mon scénario.

Est-ce que ça vaut un procès? Probablement pas. Est-ce que Duncan Jones est un vilain copieur? Certainement pas. Est-ce que j'ai été floué d'une manière ou d'une autre? Non plus.

Pas de victime, pas de dommage, pas de criminel... pas de plagiat.

Il me reste au moins l'illusion que mon scénario *aurait pu* donner un bon film. Les premières critiques sont élogieuses pour Moon. Il va bien falloir que j'aille le voir...

01 septembre 2008

L'écriture industrielle

Premier jour de travail aujourd'hui. J'ai écrit comme je n'avais jamais écrit jusqu'alors. Quatre pages utiles en six heures (soit 12 minutes d'émission au total). Moi qui aime peser mes mots, c'était un peu juste. Il a fallu trouver des idées de sujets du tac au tac. Pas deux, ou trois. Quinze idées de sujets people... De quoi remplir l'émission pendant un bon moment.

Après validation par la hiérarchie, développement de trois "enquêtes de la semaine". Je vous épargnerai l'énoncé des sujets, c'est à pleurer. Ces trois idées, il a fallu les étirer jusqu'à la limite de la rupture. Car, voyez vous, la nature des infos people c'est de reposer sur du vent. De ce vent faible et vicié, il faut alimenter une soufflerie. Il faut délayer. Rallonger. Commenter. Faire de la moindre anecdote un prétexte à la logorrhée.

C'est un véritable sport cérébral. Untel a eu un petit accident de la route? Vite! Un sujet! Sa vie est en danger! Pourquoi roule-t-il si imprudemment? C'est sans doute l'abus d'alcool! Pourquoi sombre-t-il dans l'alcool? Sa femme le trompe sûrement! Pourquoi? C'est tout vu: son dernier film a fait un bide. Sa carrière est dans un creux. Va-t-il pouvoir se remettre de cette terrible épreuve?

Et demain, lorsqu'un communiqué de presse expliquera que toute l'affaire n'était qu'un petit excès de vitesse sans conséquence, on se contentera de passer à l'histoire suivante.

Trouver de la narration là où elle n'est pas. Oui, j'avoue: en fait je trouve ce jeu très amusant. Dommage que certains téléspectateurs partagent cet enthousiasme. Parce que je crains que l'humour, somme toute très relatif et sage, que j'introduis dans mes textes (qui ne sont que jeux de mots vaseux et esprit d'à-propos gouailleur) ne suffise à faire passer l'indigeste sauce.

J'ai essayé de trouver des mentors. Des grands manitous du people respectés par leurs pairs. On me souffle le nom de Yann Barthes, sur Canal+. J'ai regardé son émission. Ah, c'est ça le summum? Ok, c'est parfois drôle. Le format est très différent de ce que je fais. Je ne fais pas de plateau. Je n'ai pas les moyens de faire des petits montages amusants. Et je suis pas super fashion comme lui ;-)

Finalement, je me rends compte que je n'ai quasi pas discuté ni remis en cause le format de l'émission avec mes patrons. Je ne sais pas qui la présentera, et jusqu'à ce matin je n'en connaissais pas le titre. On m'a fourni un canevas (une conduite, dans le jargon), que je m'efforce de remplir avec des textes. Ils sont fait pour être lus par une voix-off sur un tapis ininterrompu d'images d'archives. Pas vraiment l'occassion de faire des blagues interactives façon Barthes.

Je me rends compte que je travaille en aveugle. L'émission n'existe pas encore. C'est dans mon esprit un vague mélange entre 50 minutes inside, Le Petit Journal People, et ce qui serait une version télé de Closer. Mais rien n'est clair. Quelqu'un a-t-il seulement une idée de ce que l'on va faire? Après mon premier jour, vais-je oser provoquer une réunion au sommet ?

En tout cas, cette expérience étrange m'aura appris au moins une chose qui me rapproche un peu des scénaristes professionnels: quand on est payé pour écrire, tout d'un coup, c'est plus difficile!

01 juillet 2008

L'art subtil des bandes-annonces

Je dois vous avouer que je souffre d'une déviance mentale assez grave: je suis passionné par les bandes-annonces. Je les regardes toutes. Je les décortique. Je les juge. Je fais des pronostics sur la qualité du film qui en découlera, et sur son succès. Et croyez-moi, juger un film sur une bande-annonce de 2 minutes, c'est une science très aléatoire.

Mais, pourtant, il y a des constantes... Un mauvais "trailer" donne presque systématiquement un mauvais film (c'est l'inverse qui n'est pas vrai). Dans un bon trailer, on voit du premier coup d'oeil la vision unique d'un réalisateur talentueux (comparez la bande-annonce de Grindhouse avec celle de, au hasard, Mes amis, mes amours). Une bonne bande annonce nous raconte déjà une histoire - ou du moins nous donne assez d'éléments pour se mettre à fantasmer - plutôt que de nous plonger dans un mystère un peu abscon (le nouveau X-files refait la même erreur!) qui laisse sceptique.

Certaines bandes-annonces nous racontent certes une histoire, mais tellement banale et navrante que l'on a déjà tout compris: on voit les grosses ficelles, on peut presque déjà ré-écrire le scénario à l'aveuglette (15 ans et demi, avec Daniel Auteuil). Au contraire, les bandes-annonces réussies, nous donne les grandes lignes de l'histoire, un truc totalement nouveau, dont on se demande comme ça va finir! (The Curious Case of Benjamin Button, de David Fincher).

Chaque semaine, j'analyse donc les quelques bandes-annonces publiées sur le site d'Apple. On y trouve deux types de films: les grandes machines des studios hollywoodiens... Typiquement des intrigues abracadabrantesques, des trailers lèchés aux petits oignons, un casting solide, et du tape à l'oeil. On en a pour son argent, on va dire. Mais tout reste prévisible. Mais il y a aussi les petits films indépendants (toute la sélection officiel de Sundance y passe), et là, il y a du bon et du moins bon.

Etrangement, les films indépendants ont aussi leurs "clichés". Généralement, un/une paumé, dans un coin reculé du Midwest, qui a une relation problématique avec ses parents et qui va redécouvrir le vrai sens de la vie. Et la voix-off qui débite invariablement une belle maxime sur le destin : "Life is what happens to you while you're busy making other plans."

Il faut dire que depuis Little Miss Sunshine, la mode est aux "feel-good-movies". C'est parfois un peu énervant de voir le manque d'originalité même chez les indépendants. Surtout que leurs bandes-annonces sont un peu plus artisanales, donc quand ça ne marche pas, ça coince immédiatement. Par contre, il y a aussi de belles surprises. C'est comme ça que j'ai découvert le film Juno, que je recommande. Des personnages paumés - comme d'hab - mais une vraie émotion. Et c'est bingo.

Là où la pathologie des bandes-annonces devient carrément flippante, c'est sur un site comme First Showing, où des types souffrent des mêmes TOC que moi, mais ils sont plus nombreux et beaucoup plus puissants! C'est sur ce genre de sites que le "buzz" se crée autour d'un film, parfois 1 an à l'avance! Ces sites peuvent faire ou défaire la réputation d'un film *avant même sa première diffusion*! Et tout ça, sur base de simples bandes-annonces...

Bon, heureusement en Europe, cette pratique est beaucoup moins répandue. En général, le public se contente du passage des "people" chez Cauet et Ruquier pour se faire une idée. Certains vont d'ailleurs au cinéma sans s'informer à l'avance... ce que je trouve très noble et très pur mais complètement inconscient quand on sait le nombre de navets qui se faufilent jusque dans les salles obscures.

En tout cas, je ne suis pas près de guérir. Sur base des bandes-annonces américaines (qui ont toujours plusieurs mois d'avance sur nous), je peux déjà vous recommander les bons films de l'année prochaine: Wall-E, Batman, The Spirit.

On verra si les versions longues tiennent la distance!

30 juin 2008

Télé Sarko

Les conclusions du rapport Copé ont des implications lourdes pour les auteurs de la télévision française. La pérennité financière du service public est en jeu. Certes, il y aura toujours besoin de raconteurs d'histoires. Mais dans quelle proportion, et pour quel budget, c'est là que des questions se posent!

Il y a un an exactement, je terminais mon mémoire de fin d'études, au sujet de... la publicité sur le service public (belge). Au vu de l'actualité, j'y ai jeté un nouveau coup d'œil... Ma conclusion était plutôt gauchiste: oui, un service public "pur" - sans pub - est possible... Aujourd'hui cette conclusion est de droite! Ah! La politique!

Voilà ce que j'écrivais il y a un an:

Le recherche de l’audimat au sein de service public peut répondre à deux logiques différentes : la première consiste à dire qu’en tant que service public, il faut toucher un maximum de personnes. A titre de comparaison, un service public tel que les transports en commun est tenu de desservir l’ensemble des habitants, c’est là sa mission. Il en va de même pour l’audiovisuel, qui, contrairement aux chaînes privées, ne peut pas se contenter de s’adresser qu’à une partie du public.

La deuxième logique est celle, identique à une chaîne commerciale, qui cherche à accroître les revenus (par la publicité) pour investir dans des programmes plus attractifs.

Selon Bernard Hennebert (NdA: journaliste belge qui milite pour un meilleur service public), l’introduction de la publicité sur le service public en a perverti le fonctionnement. Elle a entraîné une surenchère dans l’achat de programmes coûteux qui ne servent que de support à la publicité. Il propose donc d’en revenir à la situation d’avant 1989 : un service public sans publicité !

Mon commentaire aujourd'hui:

Il est intéressant de noter, qu'en effet, il y eut une glorieuse mais brève époque en belgique où le service public était débarassé de tout écran publicitaire. Et je crois même me souvenir avoir lu quelque part qu'elle était financée par... les chaînes privées! Un non-sens profond ("une bonne histoire belge", commentait l'auteur), qui saute aux yeux de tout être normalement constitué: les bonnes performances du service public ne sont plus récompensées! Et pire, elles sont même victimes de leur succès: en grapillant des spectateurs aux chaînes privées, les bonnes émissions du service public font diminuer les revenus publicitaires de celles-ci, entraînant donc... une diminution des taxes qui leur reviennent! C'est aberrant!

Avec les propositions de Sarko, les chaînes publiques sont condamnées à ne plus évoluer financièrement, même si elle font du bon travail. Elles reçoivent leur enveloppe, se débrouillent avec, mais, de grâce, qu'elles n'aient pas l'outrecuidance d'être ambitieuses!

Le montage financier qui est proposé est totalement fantaisiste et contre-productif... Et c'est dommage, parce qu'un service public sans publicité, c'était une si belle idée.

Je reviens aux propos de Hennebert dans mon mémoire, qui résumait bien la situation: « Je souhaite que la RTBF soit sans publicité, afin d’en revenir aux vraies missions de service public. La publicité a entraîné la RTBF dans une spirale infernale de dépenses pour attirer les annonceurs. En fin de compte, on se demande si la publicité est si intéressante que ça ! Sans la pub, la RTBF n’aurait pas besoin d’autant investir dans des programmes racoleurs qui ne correspondent pas du tout à ses missions. Elle aurait assez de la subvention pour se concentrer sur des émissions de service public. Financièrement, la RTBF peut très bien s’en sortir de cette façon, sans la Formule 1, qui coûte une fortune, les gros blockbusters américains qui n’amènent rien, etc.… Elle doit lancer des émissions selon les besoins sociaux de la population. Le service public ne sera pas déserté par le public car il existe un véritable besoin de service public. »
C'est bien joli, tout ça, mais... quand est-ce qu'on ira faire pipi?

09 mars 2008

Des 52 minutes sur TF1

Je poursuis ma recherche du renouveau des séries françaises... Ce renouveau passe par le format 52', plus dynamique que l'antique 90'. Le but du jeu est de trouver un concept de série attrayant ET novateur ET en prime-time ET grand public ET sur TF1. Sacré défi!

Mais il y a un hic: TF1 n'aime pas programmer des 52 minutes, parce que ça bouscule sa grille des programmes. C'est difficile à imaginer qu'une raison aussi simple mette en péril le renouveau de la fiction télévisuelle française, mais si nous nous mettons quelques instants dans les bottes du programmateur, tout va s'éclaircir.

La grille des programmes (leur agencement horaire) est la principale marque d'identification d'une chaîne de télé: une grille des programmes stable, c'est des taux d'audience stable, et donc des entrées financières stables. C'est ce que TF1 recherche.

Les 52' désorganisent la programmation de soirée. Et il est prouvé que la programmation de deux 52' minutes l'un après l'autre fait perdre à la chaîne de télévision une partie de son public (qui part pendant la pause publicitaire).

Ca, c'est le discours officiel. En réalité, TF1 diffuse de nombreux "blocs" de 52' minutes, mais à la nuance... que ce sont des séries américaines! Là, pas de problème de programmation: ça coûte rien et ça rapporte gros.

Mais arrêtons ici les gémissements. Nous partons plus faibles, il va falloir ruser.

Première étape du plan: "know your enemy". Enfin, "know your partner", mais parfois on aurait tendance à confondre les deux... La nouveauté, c'est que Takis Candilis ne s'occupe plus des séries télé sur TF1. Il a été remplacé par Laurent Storch, ce qui laisse le faible espoir d'un changement de politique (mon cul c'est du poulet, mais je suis optimiste). Ceci dit, un survol de la carrière du gusse nous laisse entrevoir un bon soldat de l'audience, peu soucieux de la vision des auteurs (les coupes claires dans un documentaire sur Hitler, c'est lui).

Deuxième étape: calibrer le produit. Storch n'aime pas les séries "feuilletonnantes" (il s'étonne du succès de Grey's Anatomy), il a remarqué que les succès du moment aux USA visent les jeunes (ça alors!), intègrent des éléments de SF/fantistique au quotidien (Heroes), ont des personnages attachants (la découverte!) et, grosso modo, sont artistiquement convaincantes. Pour notre série française de 52' parfaite, nous pouvons donc aller plus loin que je ne l'imaginais: la SF et l'action, c'est ok! Lancez-vous! Mais attention, pas de "space opera". Il faut être proche des préoccupation des gens, mais en "bigger than life". Sans oublier le budget français, c'est à dire où le seul effet spécial, c'est le scénario.

Reste à espérer que Storch, en bon connaisseur des séries US, se rende compte que la copie carbone version française ne "marchait" pas (RIS fait bien de l'audience, mais fait-elle des heureux?). J'veux dire, réfléchissons trente secondes: si les gens regardent RIS (parce qu'il n'y a rien d'autre) sans plaisir, comment les publicités qui y sont intercalées peuvent-elles atteindre des cerveaux disponibles? Au contraire, la série déteindra négativement sur la publicité, les cerveaux seront plein d'ondes négatives, et ça c'est mauvais pour Procter & Gamble. Malheureusement, le succès mondial des adaptations de "Yo Soy Betty la Fea" (Le Destin de Lisa, etc...) lui font probablement penser le contraire. Qu'une adaptation française d'un truc étranger ferait un carton? Comme on dit dans ces cas-là: "il va se lasser".

Troisième étape du plan: viser l'exportation. Une série française coûte cher et rapporte peu à son diffuseur. L'exportation peut donc renflouer les caisses. Pour une bonne exportation, pas trop de références culturelles, des épisodes en suffisance - et rapidement (on n'exporte pas 12 épisodes...), et des thèmes universels. Le sexe, l'amour. Les problèmes de cœur, aussi. J'ai déjà dit, les romances? La série française la plus exportée c'est "Sous le soleil". Vous voyez le tableau. L'avantage des 52' c'est qu'ils s'exportent facilement. Les 90' ne trouvent leur place qu'en France.

Quatrième étape: ajouter une pincée de créativité. Je ne perds pas de vue notre objectif initial: créer une série agréable malgré toutes les contraintes. On n'est pas là pour refaire Julie Lescaut. Soyons un peu fou.

Si on regarde les video des teasers de toutes les séries "made in TF1", sur www.tf1.fr, on remarque de grandes similarités entre elles. Le genre policier, presque systématiquement. Père et maire fait exception. Même Soeur Thérèse.com, c'est du policier. Le héros est toujours centré sur son métier. A croire que la carrière professionnelle est le centre de la vie. La scène est toujours la même: un crime, les flics (avec l'obligatoire brassard orange) se pointent, font des commentaires plats sur les circonstances et/ou les preuves, et ensuite il ne leur reste plus qu'à remonter la piste... Mouarf. On va simplement s'interdire de faire appel aux flics. Juste pour le plaisir.

Voilà. On a rassemblé tous les éléments. Reste plus qu'à constituer le puzzle.

Notre série de 52' "parfaite", elle n'existe pas. Ouh, la fin décevante. Soutenir le suspense si longtemps sans donner une solution toute faite, c'est criminel. Je sais. Mais avouez que j'ai donné quelques éléments de réponse. On sait déjà que la série ne mettra pas en scène un flic (ou assimilé: procureur, détective, avocat...), qu'elle aura un "twist" SF/fantastique soft (genre, l'homme cyborg, ou le gars qui voient dans le futur, qui lit dans les esprits), mais qu'elle s'intéressera aussi aux préoccupation des jeunes: sexe, amour, romance, on connaît la chanson.

27 février 2008

Le règne des séries

Les séries télévisées ont vraiment pris le dessus ces dernières années. Si les années 90 avaient Urgences, Friends et X-files (sans oublier le "cas" Twin Peaks), les années 2000 abondent en séries à succès.

Lost, 24H, Prison Break, Grey's Anatomy, CSI:Las Vegas, CSI:Miami, CSI:Manhattan, Dr House, les Sopranos, Battlestar Galactica, Alias, les frères Scott, Cold Case, Entourage, Nip/tuck, Six feet under, Desperate Housewifes, Smallville, Heroes, Monk, et je m'arrête là car je suis à court d'idées.

La principale différence avec les séries plus anciennes (les années 90 avaient aussi Buffy, Dawson et Xena) c'est que ces nouvelles séries passent (ou sont passées) en prime-time. Elles ne sont plus reléguées à 16h30, ou pire, le matin pour les ménagères au chômages, non, elles s'adressent au plus large public possible. C'est le consensus présumé mou du prime-time qui encense des séries aussi différentes et originales. On se demande pourquoi les séries policières françaises pédalent dans la semoule. Il ne s'agit pas seulement de budget, mais surtout de créativité. Et la créativité, miracle, c'est une ressource gratuite!

Comment nous, pauvres européens, pouvons-nous rivaliser avec les américains sur le terrain en pleine ébullition des séries TV de prime-time (les fameux "52 minutes")? On a coutume de dire que les décideurs sont très frileux. Pourtant j'ai du mal à croire qu'un décideur frileux puisse diffuser "David Nolande", série fantastico-mystique, en prime-time. Ou des pièces de théâtre de Feydeau. Ou des adaptations du patrimoine romanesque français. On est loin de Julie Lescaut (mais, c'est vrai, on n'est pas sur la même chaîne). Il y a donc tout de même des possibilités.

Commençons par le début: pour "tenir" une série, il faut d'abord un concept de base fort et accrocheur ("des gens comme vous et moi découvrent qu'ils ont des super-pouvoirs"; "un type tatoue le plan d'une prison sur son corps pour libérer son frère qu'il croit innocent"; "c'est le docteur le plus doué de sa génération, mais c'est une ignoble crapule"; etc.). Ce n'est pas tout: il faut également des personnages attachants, bien caractérisés, pas gnan-gnan, pas cliché, pas trop lisses, pas trop parfaits mais pas trop répulsifs non plus. Imaginez le concept de Prison Break avec deux personnages de 10 ans plus jeunes, issus de l'immigration et fans de rap. Ca change fameusement la donne. Et le ton de la série avec. Les personnages des séries françaises sont souvent faiblards par rapport aux américaines. Comparez le charisme de Docteur House avec heu... Les Cordier, juge et flic?

Mais ce n'est toujours pas fini. Il nous manque un ingrédient primordial pour tenir une série: la promesse que le concept a les reins assez solides pour durer, dans le meilleurs des cas, indéfiniment. La série anglaise Doctor Who existe depuis 45 ans et approche de son 700ème épisode (l'astuce c'est que le personnage principal a la faculté de se régénérer dans un autre corps, permettant de changer d'acteur assez facilement). Est-ce que votre concept est assez bon pour envisager cette longévité? Si ce n'est pas le cas, à quoi bon commencer?

Prenons le cas "Prison Break". Le côté "sériel" de l'émission a été très discuté avant sa production, et on peut aisément comprendre pourquoi: quid après la première saison? Comment une série qui s'appelle "Prison Break" peut décemment continuer après que tout les protagonistes soient sortis de prison? Et ça c'est vérifié: la saison 2 (à l'extérieur) n'a pas convaincu, et la saison 3... se déroulait dans une autre prison. Ce n'est pas sérieux.

En réalité, souvent les concept les plus simples sont les plus déclinables: 5 amis dans un appartement (mais alors le concept est faible), Will Smith le garçon des rues recueilli dans une famille riche de Bel-Air (et la série doit beaucoup à ses personnages, la caractérisation du majordome Jeffrey est très réussie), ou les sempiternels "procedurals" policiers américains: 1 épisode = 1 affaire criminelle.

Il ne faut pas sacrifier le bon concept pour la bonne durée de vie, mais il faut éviter les concepts qui meurent après 10 épisodes.

Maintenant que nous avons les ingrédients, voyons comment nous pouvons les agencer pour passer en prime-time sur une chaîne française. Il y a des contraintes supplémentaires: nous ne pouvons pas viser une "niche", car il faut plaire à tout le monde. Adieu donc les séries de science-fiction, les romances pour filles, ou les sitcoms "générationelles".

Mais si l'on veut être original et novateur, adieu aussi les vieux classiques: policier (fini les Julie Lescaut), drame (fini Louis la Brocante, fini L'Instit), comédie familiale (fini Joséphine Ange Gardien). Il faut essayer de dégager d'autres genres, qui ont un potentiel grand public mais qui ont été ignorés jusqu'à présent.

L'espionnage, par exemple. 24h chrono, Alias, Veronica Mars. Pourquoi ne pas essayer la version française? Léa Parker a tenté le coup, mais sans bien exploiter le côté espionnage. Ca ressemblait trop à du classique policier chiant. Sans copier les originaux, il y a moyen de faire quelque chose de bien avec la culture française. J'ai vu sur France 2 (dans l'émission Infrarouge) des reportages très impressionnants sur les services secrets, la légion étrangère, etc. C'est un réservoir à intrigues vierge. Il faut une jungle, des fusils, et des costumes kakis. Et let's go pour 52' avec le colonel Trucmuche, un ancien d'Algérie, en prime-time sur TF1 avec beaucoup de morts, d'action et de rebondissements.

La comédie familiale (=molle du genou, souvent pas drôle) vit ses dernières heures. Pourquoi ne pas la remplacer par des comédies plus grinçantes? De l'humour plus moderne, en somme. The Office (qui a été repris en français mais c'était un fiasco), Arrested Development, My Name is Earl, etc. Il y a toute une nouvelle génération de comédies à l'humour décalé aux USA, et ce genre n'est pas vraiment exploité ici. Au lieu de reprendre les formats existants, utiliser le contexte français pour faire une nouvelle série, basée sur l'actualité. Par exemple, dans le bureau de communication du président de la République, ou dans une agence du publicité dans le quartier de la Défense, ou que sais-je encore...

En réalité, le genre français le plus dynamique, c'est les séries ultra-courtes. Kamelott, c'est un super concept (même si je ne suis pas fan de leur humour en général), avec une écriture assez moderne. Et ça marche. Samantha Oups, j'en ai horreur, mais ça a le mérite d'être dynamique, ça bouge.

La différence entre les très courts (6 min) et les 26 et 52 minutes, c'est évidemment le budget. Est-il hérétique de penser qu'on pourrait produire du 26' avec du matériel léger (à la façon d'Arrested Development) à la faveur d'un scénario plus dynamique? Pour le 52', cela me semble compromis. Il faut donc trouver des idées de scénario en décors "fixes" sans être ennuyeux pour autant.

Nous poursuivons notre recherche de la série de 52' de prime-time parfaite, sur une chaîne comme TF1 (= avec un bâton dans le cul niveau programmation), un budget minable, mais des acteurs compétents et une écriture dynamique, au prochain épisode!

24 février 2007

La bible ou la réclame

Vous êtes Dieu, vous avez créé un univers, et maintenant, pour transmettre votre savoir divin vous devez compiler toutes les informations dans un livre sacré: la bible.

Sacré boulot, surtout.

Lorsqu'on crée une série télévisée, dont le nombre total d'épisodes n'est pas connu au moment de l'écriture (j'exclus donc les sagas de l'été, les téléfilms en deux parties, etc.), il convient de décrire l'univers de la série dans une "bible d'écriture". Celle-ci est destinée aux autres scénaristes qui devront écrire des épisodes de la série. Il faut donc leur communiquer tous les éléments nécessaires pour qu'ils puissent partir sur des bases solides pour rester "dans le sujet" de la série.

Cette bible n'est pas à confondre avec le dossier que l'on envoie à un producteur pour "vendre" la série. Une bible est longue, détaillée, parfois ennuyeuse... c'est un document de référence.

Le dossier destiné au producteur est plus court, plus "sexy", il met en avant les points forts de la série, esquisse les personnages principaux, le ton, les grandes lignes des premiers épisodes, etc.

La bible s'attarde sur le monde que l'on a créé. Elle décrit en détails les évènements pertinents du passé qui ont construits les personnages tels qu'ils sont, le présent et les grands évènements futurs. La bible est omnisciente et permet à un scénariste connaissant mal la série d'en saisir la substantifique moelle. Les personnages y sont décrits physiquement, psychologiquement, socialement, etc. Leur façon de s'exprimer, leurs tics, leurs habitudes, leurs relations sont explicités.

La bible d'écriture se doit également de donner le ton de la série. Il faut mettre en lumière le regard particulier qu'elle a sur le sujet qu'elle explore. Qu'est-ce qui la différencie des autres? Par exemple, dans le cas d'une série médicale - comme il en existe des centaines - qu'est-ce qui fera l'identité, l'unicité, de Urgences par rapport à Gray's Anatomy? Le bible doit clairement exprimer cela.

La bible doit également délimiter le champ d'action de la série: dans quelles limites peuvent naviguer les scénaristes? Quelles sont les choses à ne pas faire? Quelles relations sont interdites? Quels thèmes sont tabous? Quel type d'humour ne peut pas s'accorder avec la série? Mais plus que définir les limites par négation, il faut surtout définir positivement les éléments de la série: quel type d'humour doit-on pratiquer dans la série? Quelles relations sont privilégiées? Quels thèmes sont au coeur du monde que l'on a créé?

Et, pour finir, et là je m'avance dans des terrains sensibles: quel est le message?

Ok, je sais: si on veut envoyer des messages, on va au bureau de poste. Et je ne suis pas un partisan des "fictions à message". Mais il y a toujours cet angle particulier sur la vie, sur la condition humaine, qui ressort en filigrane de toutes ces séries télévisées...

Parfois, c'est très évident: dans MacGyver c'est l'écologie, la pacifisme, l'ouverture d'esprit, etc. Dans Friends, c'est que l'amitié triomphe de toutes les épreuves. Dans Urgences, c'est qu'il faut toujours se battre pour sauver les gens, ne pas perdre espoir.

Parfois, c'est plus flou. Dans Arrested Development on devine que c'est l'amour de la famille qui l'emporte, mais sans grande conviction...

Quoi qu'il en soit, ce message fondateur doit être explicité.

"Et s'il n'y a pas de message dans ma série?", vous exclamez-vous! Et bien alors je rétorque vous vous n'avez pas une série! Votre préparation est incomplète. Vous avez peut-être un univers, des personnages sympathiques... Mais où est le liant? Qu'est-ce qui unifie ce chaos? Il faut trouver.

Voilà pour la bible, document mystique mais indispensable.

Pour la publicité maintenant... Car il faut bien vendre son âme au diable: j'ai nommé le producteur! Votre série doit attirer l'attention, susciter l'intérêt immédiat.

Pour cela, une seule alternative: un sujet novateur ou un angle novateur sur un sujet ancien.

Les sujets réellement novateurs sont rarissimes. Parmi les séries qui ont vraiment foulé des terres nouvelles on peut citer Carnivale, M*A*S*H, peut-être Star-Trek à ses débuts.

Il est beaucoup plus courant de trouver un angle nouveau sur un sujet déjà traité avant. Les séries médicales, les séries policières, les séries "de bureau", sont légion. Et pourtant chaque année les scénaristes parviennent à vendre une nouvelle variation sur le même thème. Comment? Ils proposent à chaque fois un angle nouveau.

Prenons les séries médicales. Urgences c'est le réalisme cru, Gray's Anatomy c'est les relations amoureuses à l'hôpital, etc. Chaque série possède son propre angle d'attaque.

Lorsque vous présentez un dossier à un producteur pour une nouvelle série, il faut donc mettre cet élément novateur en avant-plan. En quoi ma série est-elle différente? Pourquoi les gens vont-ils s'y arrêter un instant? Comment titiller la curiosité des téléspectateurs?

C'est le "concept". Trouvez un concept fort et vous aurez fait un grand pas.

Le deuxième ingrédient primordial d'une série télé, ce sont les personnages. Car c'est eux que l'on va retrouver chaque semaine, épisode après épisode... Ils ont donc vachement intérêt d'être attachants! Et pour construire des personnages attachants, ils faut leur donner une dimension supplémentaire, ne pas s'arrêter au cliché. Ensuite, il faut faire un "casting" de personnages suffisamment ingénieux pour générer du conflit ad eternam. Les personnages doivent donc être bien différenciés, avoir chacun un rôle précis dans la logique narrative. Ils doivent avoir des objectifs différents, pouvant être mis en conflit. Le conflit étant la matière première du récit.

Le troisième ingrédient qu'un producteur veut voir sur un dossier, c'est la preuve que la série à les reins assez solides pour tenir trois, quatre, cinq saisons... Le concept peut-être intéressant à première vue, s'il ne génère pas de lui-même assez de sujets pour tenir 100 épisodes, à quoi bon lancer la série? L'objectif d'une série c'est de tenir dans la durée. C'est la raison d'être d'une série. Il faut donc, en plus du concept qui éveille la curiosité, un concept qui tient dans la durée.

Prenons un exemple: "MacGyver est un agent secret qui utilise des gadgets système D pour s'en sortir". La curiosité est éveillée par les gadgets. Et la durée est assurée par son métier.

Autre exemple: "Friends, c'est six amis qui vivent ensemble à New-York". Ici, le concept est faible. Rien n'attire la curiosité. Tout vient des personnages. Par contre la durée est potentiellement infinie, puisqu'on imagine aisément toutes les situations que des amis en cohabitation peuvent rencontrer.

Pour conclure, je dirais que bible d'écriture et dossier de production divergent par leur destinataires. La bible est faite pour des scénaristes: ils veulent y trouver des informations concrètes pour les aider dans l'écriture. Le dossier est fait pour le producteur: il veut y trouver des éléments vendeurs dans la durée, il veut pouvoir imaginer la bande-annonce qui va attirer les téléspectateurs... En gros, il faut lui vendre d'abord du rêve, ensuite l'assurance que son porte-monnaie le fera rêver à son tour.

30 janvier 2007

La culture audiovisuelle

J'ai eu l'occasion de parler avec un directeur des programmes d'une grande chaîne belge. Et une chose m'a frappé: son immense culture des séries télévisées! Il était plus au courant de la chose que la plus assidue des ménagères de moins de 50 ans! En réalité, la série télévisée est une des matières premières de la grille des programmes d'une télévision. Le métier du programmateur est de sélectionner et d'agencer ces séries pour qu'elles rapportent le plus de sous. Une connaissance pointue de la matière est donc exigée.

Et j'ai intérieurement fait le rapprochement avec l'écriture de scénarios: certes, cinéma et télévision sont deux médias fort différents... Mais, aujourd'hui, c'est à la télévision que les scénaristes sont rois et qu'ils gagnent leur vie (j'en ai fait l'expérience!). Alors, ne pas connaître la matière aussi bien que ce directeur des programmes relève de la faute professionnelle!

Depuis quelques semaines, donc, je me suis mis à regarder des séries télévisées (grâce à un concours de circonstances qui font que mon emploi du temps me le permet). Quel enrichissement!

Je dois avouer que j'avais quelque peu perdu le contact avec le monde de la fiction télévisée depuis le départ de David Duchovny (Mulder) de X-Files. Soit la fin de mon enfance, le début des responsabilités et d'un emploi du temps surchargé. Aujourd'hui, je retrouve les codes - inchangés - de la fiction télévisuelle, qui s'illuminent en moi à la lumière de mes connaissances en écriture acquises entre temps.

Le destin de Lisa, Prison Break, Desperate Housewifes, Tout le monde aime Raymond, la liste est longue... Je m'émerveille même devant des télénovellas brésiliennes! Je redécouvre aussi avec plaisir les vieux épisodes de Friends sur des petites chaînes du câble!

C'est donc un conseil que je donne à tout apprenti-scénariste: regardez plus de séries télévisées que votre grand-mère! Il faut être incollable sur les relations entre Raymond, Ruby, Linette, Michael Scotfield, Joey, Lisa Plenske et son patron!

Cette connaissance, cette culture a priori complètement inutile et réservée aux débiles profonds révèle en réalité des codes d'écriture très bien montés. Regarder les séries télévisées sous l'angle de l'écriture est tout bonnement fascinant! C'est un nouveau hobby que je recommande à tous!

Que retire-t-on de cette "culture audiovisuelle" de ménagère de moins de 50 ans? Pas tellement des idées originales, non, ce n'est pas l'originalité que l'on trouvera dans les séries télévisées. Mais plutôt une intuition d'écriture propre à la télévision. En se plongeant dans les séries télévisées avec le regard du scénariste, on s'oblige à résoudre en temps réel les défis relevés par le scénario: comment résoudre tel conflit, comment faire évoluer telle relation?

Cette façon de procéder permet d'être parfois bluffé par la qualité des réponses apportées par les scénaristes (Prison Break est très bien conçu), parfois d'être un peu déçu par l'immobilisme général des personnages (Le destin de Lisa commence légèrement à tourner en rond au milieu de la première saison). La faculté de jugement objectif de la qualité d'un scénario est très difficile à obtenir. Voilà pourquoi je pense qu'il est important s'immerger dans les séries télévisées.

Et puis, cerise sur le gâteau, cela permet d'engager de formidables discussions avec la jolie boulangère du coin!

23 décembre 2006

Du scénario au produit fini

Le fossé qui sépare le scénario original du produit fini est parfois immense. Les raisons sont nombreuses: contraintes économiques, matérielles, autre vision du réalisateur, idées des acteurs, du monteur, exigences du producteur, du distributeur, censure des comités de classification des films, etc. A la télévision, la rapidité d'exécution des tournages amplifie le phénomène. Le scénario n'est plus qu'une vague trame sur laquelle on se base.

J'ai eu l'occasion d'en faire l'expérience, puisque j'ai écris un épisode d'une courte série télévisée pour enfants, "Tom & Nancy" qui passe sur Club RTL en Belgique. Au départ, les contraintes étaient assez nombreuses: écrire une capsule de deux minute maximum, dialogue entre les deux protagonistes, sur les coulisses d'une émission de télé fictive qui se déroule dans le parc de Disney Land Paris. On avait le droit de faire participer des personnages de Disney, mais sans paroles.

Suivant ces contraintes, j'ai envoyé deux scénarios "test", dont l'un a été accepté. Le voici:
"La vie de star"
Lieu: Sur le bateau des pirates (Aventure Isle)
Accéssoire: Lunettes de soleil
Personnage Disney: Le Capitaine Crochet


Tom se penche à l'avant du bateau, les bras tendus.

TOM
Je suis le maître du mondeeeee!!!!

NANCY
Tu fais pitié, mon vieux! Je suis gênée, les gens nous regardent!

TOM
C'est ça la vie de star!

Tom met des lunettes de soleil et vient près de Nancy, l'air fier.

TOM (frimeur)
En tant que star, j'accepte le regard des gens, c'est le revers de la
médaille. Il faut savoir faire des sacrifices dans la vie pour arriver
à mon top-niveau.

NANCY
Ca va les chevilles?

TOM (il ne comprend pas)
Ca peut aller, j'ai mis des semelles de compensation... Mais de quoi tu p... ???

NANCY
Tu prends la grosse tête, mon loulou. Tiens, je suis sûre que les gens
ne savent même pas qui tu es.

TOM
Une célébrité comme moi?

NANCY
Chiche!

Nancy sort du cadre et ramène le Capitaine Crochet.

NANCY
Est-ce que vous connaissez Tom, Monsieur Crochet?

Capitaine Crochet dévisage Tom sans dire un mot. Il lève son crochet
en direction de Tom.

NANCY
Je crois que ça ira, merci.

Capitaine Crochet sort du champ.

NANCY
Voilà la preuve: même le Capitaine Crochet ignore qui tu es!

TOM (faisant mine de chercher)
Ils ont pas la télé sur ce bateau?

NANCY
Toi et moi, on est différent: en fait, de nous deux, la star c'est moi!

TOM
Et puis quoi encore!

Tom va chercher le Capitaine Crochet et le plante devant Nancy.

TOM
Capitaine Crochet, est-ce que tu connais cette parfaite inconnue?

Le Capitaine Crochet fait oui de la tête, embrasse Nancy sur la joue et s'en va.

Tom n'en croit pas ses yeux. Nancy est aux anges.

TOM
Mais... Que... ?

NANCY
Je suis sa petite fée.

TOM
La fée clochette: c'est vrai que tu fais beaucoup de bruit pour rien!

Tom s'en va, fâché!

NANCY (elle poursuit Tom, hors cadre)
Hé! Tom, reviens! Soi pas jaloux! C'était une blague!

Voilà, c'est pas ce que j'ai écris de mieux dans ma vie, mais ça correspond aux critères. Suite à ça, j'ai reçu un coup de téléphone du producteur pour discuter d'éventuels changements. Le point qui le chiffonnait un peu concerne le passage suivant:

NANCY
Ca va les chevilles?

TOM (il ne comprend pas)
Ca peut aller, j'ai mis des semelles de compensation... Mais de quoi tu p... ???

A juste titre, le producteur me fait remarquer que les enfants (à qui est destinée la série) ne comprendront pas le second degré, surtout qu'en Belgique, on a plutôt tendance à dire "avoir un gros cou", plutôt que "avoir les chevilles qui enflent". Le passage sera donc modifié, avec mon consentement. Pour le reste, tout semble fonctionner.

Trois mois passent.

La séquence est tournée, montée, diffusée. Vous pouvez admirer ce chef-d'œuvre en le téléchargeant ici : http://users.skynet.be/vanpet/tomnancy.wmv

Passons en revue les modifications:

1) La posture "roi du monde" à la Titanic étant probablement protégée par le droit d'auteur, elle est passée à la trappe pour une entrée en scène moins frappante.
2) Les dialogues ont été rallongés, certaines clarifications sont bienvenues, mais au prix de certaines répétitions un peu lourdes.
3) Nancy explicite beaucoup plus toutes les relations "non-dites" entre les deux personnages. J'imagine que c'est à l'attention des petits-enfants qui regardent le programme, pour faire comprendre immédiatement tout ce qu'il y a à comprendre. Je pense néanmoins que ce n'est pas utile: les enfants ne sont pas si stupides.
4) Dans ma version, Capitaine Crochet était plus agressif (il lève son crochet face à Tom). Ici, dans la version finale, un "non" plus sobre a été utilisé: les personnages de Disney doivent toujours ressortir positivement de l'affaire, évidemment.
5) Dans ma version, Tom reste interloqué, dans le film, il se défend beaucoup plus. C'est une modification bienvenue qui rajoute plus de conflit dans la séquence. Je me sens coupable de ne pas y avoir pensé avant!
6) Grosse surprise: Tom fait appel à Jack Sparrow! Alors que je restais un peu dans l'univers de Peter Pan, avec la chute en rapport à la Fée Clochette, ici, toute la thématique est balayée d'un revers de la main pour amener un personnage plus sexy et moderne. Ma foi, la complicité entre Jack et Nancy est touchante... Mais la cohérence en prend un coup.
7) La chute n'en est plus une. Le film termine un peu en eau de boudin.

Certaines modifications utiles, d'autres moins... Quelques modifications "marketing", qui font sourire. Dans l'ensemble, une chose est restée: la gentille mise en garde contre les jeunes qui se croient des stars. Dans un monde de Star Académie et de Nouvelle Star, je suis heureux que mon petit "message" soit passé entre les mailles du filet pour arriver, subliminalement, jusqu'aux oreilles de nos chères petites têtes blondes!