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L'humour dans How I met your mother

26 décembre 2009

Je continue d'être fasciné par les sitcoms américaines. Après avoir analysé l'épisode pilote de Friends, je m'attaque aujourd'hui à la série How I met Your Mother, qui est vraiment drôle.

Commençons par les habituels calculs d'apothicaire: combien de rire en 22 minutes? Réponses: 102! C'est pareil que Friends. Donc l'objectif est clair: 100 rires en 22 minutes. Ca va très vite!

Vu le débit très rapide des dialogues, le script est assez long: 56 pages! Divisé en 3 actes, pour les coupures pub, le tout est très bien structuré. Mais il faut pouvoir faire l'effort d'imagination de la durée, puisque les 17 premières pages du script sont expédiées en 6 minutes sur l'écran!

Pour ceux qui ne connaissent pas la série, How I met Your Mother c'est l'histoire de Ted Mosby, architecte, qui raconte à ses enfants comment il a rencontré leur maman. L'ensemble est donc raconté en flash-back (mais on ne revient aux enfant qu'à la toute fin de l'épisode, c'est plutôt un flash-forward, en réalité) et nous suivons les déceptions amoureuses de Ted, accompagné de ses amis Marshall et Lily (qui vont bientot se marier), et de Barney, un dragueur complètement insensible et fou.

L'introduction de l'épisode est très très brève, et situe le flashback (la traduction et l'adaptation est de moi - le script original en anglais est disponible sur internet):

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INT. MAISON DE TED - 2030
Les enfants de Ted, une adolescente de 16 ans et un adolescent de 14 ans, sont installés dans le divan et écoutent leur papa, Ted.

TED
Les enfants, je vais vous raconter une histoire extraordinaire: comment j'ai rencontré votre mère.

Les enfants soupirent.

LE FILS
On est puni?

TED
Non!

LA FILLE
Ca va prendre longtemps?

TED
Oui. Il y a 25 ans...
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Ensuite on passe au générique, où l'on voit des photos de Ted plus jeune avec ses amis. Cinq lignes de dialogue, deux rires. C'est moins performant que Friends, mais ça a l'avantage énorme de mettre en place cette stratégie de flash-back, qui, on le verra, va permettre à Ted de stopper le cours du temps pour donner ses commentaires a posteriori sur les événements. C'est une manne à gags précieuse.

La suite de l'épisode se passe donc entièrement dans ce faux flash-back, où Ted n'a pas encore d'enfants. Ca commence dans l'appartement qu'il co-loue avec son ami Marshall. Marshall veut demander Lily, sa petite amie, en mariage. Il est stressé, et donc s'entraîne à faire sa demande. Cette situation banale (il était question de mariage dans l'épisode pilote de Friends!) est propice aux gags. Voyons quelques exemples:

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INT. APPARTEMENT

MARSHALL
Veux-tu m'épouser?

Zoom arrière: il s'adresse à Ted.

TED
Parfait! Ensuite elle dit oui, vous sabrez le champagne, mangez un toast, et vous faites l'amour comme des sauvages sur le carrelage de la cuisine. (Un temps) Non, ne faites pas l'amour sur le carrelage de la cuisine.
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Ou encore:

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MARSHALL
Merci de m'aider à planifier tout ça!

TED
Eh, mon vieux, c'est toi et Lily! J'étais là lors de tous vos grands moments. La nuit où vous vous êtes rencontrés, votre premier rancard... (un temps) D'autres premières fois.

MARSHALL
Désolé vieux, on pensait que tu dormais!

TED
C'est mathématique, Marshall: si le lit d'en bas bouge, le lit d'en haut bouge aussi!
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Ce qui est étonnant c'est qu'en écrivant ces gags, avec leur traduction approximative, je me rends compte qu'ils fonctionnent mieux en anglais qu'en français. Dans les sitcoms, le choix est mots est pas simplement important, il est crucial! Puisqu'il s'agit de jouer avec les mots, un synonyme peut vraiment faire la différence. D'ailleurs je pense que les traducteurs francophones de How I met Your Mother n'ont pas été nettement plus inspirés que moi: la version française n'est pas très drôle.

Bref, après quelques lignes de dialogues, nous faisons connaissance avec le véritable clown de la série: l'amir Barney. Voici sa première ligne de dialogue:

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BARNEY
Hey, tu sais que j'ai toujours eu un faible pour les asiatiques? Et bien maintenant mon truc c'est les libanaises. Les libanaises, c'est les asiatiques en mieux.
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On cerne directement le centre d'intérêt du personnage, et sa personnalité déviante! Le jeu de l'acteur y est pour beaucoup, mais lorsque les auteurs de la série décrivent le personnage dans le script, il disent ceci: "BARNEY, 32 ans, diabolique, le genre de golden-boy qui fume des cigares". Une ligne et pas plus. Mais on a tout compris.

Différencier les personnages, c'était déjà quelque chose que Friends réussissait admirablement. Ici, pareil, les personnages sont typés:

Ted, est le célibataire au bon coeur, maladroit mais gentil. Dans Friends, ça serait Ross.
Marshall, le grand nounours peureux mais très amoureux de sa copine. Il est un peu lent, c'est le "con" de Ted par moments. Dans Friends, il se rapprocherait le plus d'un Chandler (période mariage avec Monica).
Lily, c'est la petite délurée. Pas super belle, mais sympa et joviale, un instinct maternel débordant, c'est Monica.
Barney joue le rôle du dragueur décalé, voire du fou instable: c'est un mix entre Joey et Phoebe.

Manque le rôle de la belle séductrice. Dans Friend, c'était Monica. Dans How I met your mother, c'est Robin, qui apparaît au milieu de l'épisode. Elle est évidemment très belle, et tombe à point nommé devant Ted, qui se sent seul. Il est sûr et certain qu'il va finir par l'épouser, c'est la future "Madame Mosby".

Il l'invite au resto, et ils discutent de la déco du restaurant, notamment une trompette peinte en bleu qui leur semble de très mauvais goût.

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INT. RESTAURANT

ROBIN
Jolie trompette! J'aimerais bien en avoir une comme ça au dessus de ma cheminée.

TED
Ca ressemble à un pénis de Schtroumpf.

L'IMAGE SE MET EN PAUSE.

TED (voix-off)
Fils, un conseil: quand tu as un premier rendez-vous avec une fille, ne dit pas pénis de Schtroumpf. En général, les filles n'apprécient pas.
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Voyez comme l'utilisation du flash-forward permet de commenter la situation, et de faire toutes les blagues que l'on veut avec le recul que l'on veut. C'est très pratique.

La technique est utilisée encore une fois à la fin de l'épisode, mais sans humour, plutôt pour une touche romantisme. La situation est celle-ci: Ted a foiré son rendez-vous avec Robin. Il aurait du l'embrasser, mais il n'a pas osé. Il dit qu'elle ne lui a pas envoyé "un signal". C'est le moment idéal pour faire appel aux commentaires du vieux Ted, a posteriori.

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LILY
C'était le signal!

BARNEY
Le signal, ça n'existe pas. (un temps) Mais oui, c'était le signal.

TED
Je vous assure que ce n'était pas le signal.

L'image se met en pause.

TED (voix-off)
Je lui ai demandé des années plus tard, et oui, c'était le signal. J'aurais pu l'embrasser ce soir-là.
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Un beau petit moment, pas drôle mais touchant. Il y en a pas mal dans How I met Your Mother, plus que dans Friends. C'est une composante importante des sitcoms: balancer le rire avec des moments plus profonds. Le rire pour le rire ne fonctionne jamais très bien. Quand il y a un mouvement de balancier, ca coule de source.

Bien sûr, 100 gags, c'est énorme. Comment y arrivent-ils? Il y a quelques petits trucs dont je n'ai pas encore parlé:
- Barney est le principal pourvoyeur de rires, car il utilise tout un tas de tics de langage qui font mouche.
- Les personnages secondaires ont pour seule fonction de faire rire (ex: un taximan qui vient du Bengladesh)
- Même Robin n'est pas la déesse 100% intouchable: son métier (journaliste) est source de moqueries.

Bref, après avoir analysé cet épisode pilote, je peux tirer cette conclusion: quand on conçoit une sitcom, l'originalité n'est pas tellement importante. Les situations sont classiques: des amis, des histoires de coeur, un appartement en colocation. L'important c'est de trouver une mécanique qui permet de faire levier pour pondre beaucoup de rires.

Le premier levier, ce sont les personnages. Barney est magistral. Pas seulement parce qu'il est fou. C'est parce que dans sa folie, il parle vrai. On connait tous un Barney. Mieux: on a tous un côté Barney en nous, et on l'aime bien. Là, il est à 100%. C'est jouissif. Je suis sûr que Barney est un exemple pour plein d'hommes, aujourd'hui!

Deuxième levier: la structure en flash-back. C'est la petite originalité de la série par rapport aux autres sitcoms: elle n'est pas en temps réel, mais découpée dans le temps. Cela permet de s'arrêter sur les événements pour les commenter, ce qui est une habitude dans le sitcoms (il y a toujours un personnage pour voir plus clair que les autres et commenter sans états d'âme la situation). Ici, ce commentateur est Ted lui-même. C'est amusant.

Troisième levier: les situations gênantes. How I met your mother, c'est l'histoire de la drague, en réalité. Et la drague est une situation gênante quand on n'y excelle pas. C'est pourquoi Barney est l'opposé parfait de Ted. Et c'est pourquoi la série multiplie les situations gênantes. Les anges passent souvent.

Je vous conseille donc de visionner cette excellente série (en VO si possible) afin de vous imprégner un peu plus de ce genre d'humour. Je connais beaucoup de gens qui sont rebutés par les rires préenregistrés, comme si on les obligeait à rire au bon moment. Mais il faut passer au dessus de cette impression et apprécier les sitcoms pour ce qu'elles sont: de bons moments de rigolade, et des petits chefs-d'oeuvre d'écriture scénaristique!

La fin des espoirs

Quand on est jeune, on représente un espoir. Un espoir non seulement pour ses parents, qui voient en nous un futur génie, mais aussi pour ses professeurs, qui espèrent enseigner à un futur prix Goncourt. Quand on est jeune, on a le temps d'apprendre, de faire des erreurs et de les corriger, d'affiner son style, de copier les maîtres pour s'imprégner de leur substance.

Bref, tous les espoirs reposent sur nous. Et quand l'apprentissage se passe bien, que l'on est le premier de classe, que l'on montre des signes précurseurs de talent, cet espoir est tellement grand qu'il se transforme presque en adoration, et l'on s'habitue très vite à recevoir des louanges.

"Plus tard, pas de doute, tu seras écrivain! Tu es de loin l'élève le plus doué que j'ai jamais eu!"

C'est bien d'être jeune...

Puis arrive un âge, que j'estime à 25 ans, où tout change. Mais pas juste un petit changement, non, non: tout change radicalement. A l'opposé.

25 ans, c'est l'âge où les réductions pour "jeunes" s'arrêtent. C'est l'âge où l'assurance hospitalisation de papa ne nous couvre plus. 25 ans, c'est quand on est censé avoir terminé ses études et choisi sa voie dans la vie. Si l'on veut réussir avant 30 ans, il faut se lancer à 25. Après, c'est trop tard.

Et quand on a 25 ans, tout d'un coup, l'espoir se transforme en interrogation. "Finalement, le génie, il a fait quoi?" Pendant toute sa jeunesse, on a appris, appris, et du jour au lendemain, le mot d'ordre ce n'est plus apprendre, c'est prester! C'est l'heure d'étaler tout ce que tu as appris, vite! Montre-nous ce dont tu es capable. Et soit le meilleur, parce que la concurrence est rude.

Et soudain, ça ne suffit plus de copier les maîtres. Insuffisants, les textes plein d'espoir. Un style qui se cherche n'est plus considéré comme un bon signe, mais comme une tare. Les espoirs des parents, des professeurs, se sont évaporés le temps de fêter ce malheureux 25ème anniversaire. Le seul espoir qui reste, à présent, c'est celui que l'on a dans sa tête.

C'est dur. Ca va tellement vite.

Je fête mes 25 ans dans quelques jours. Et dans ma tête, le seul espoir qui reste c'est que l'on m'accorde une deuxième chance. 26 ans, c'est pas mal non plus, hein?

Citation

05 décembre 2009

"Chaque début d'écriture est un retour à la case départ. Et la case départ, c'est un endroit où l'on se sent très seul. Un endroit où aucun de vos accomplissements passés ne compte."
-- Quentin Tarantino

Le standard d'écriture professionnelle

30 novembre 2009

Je ne sais pas si c'est une maladie mentale officiellement reconnue, mais je souffre d'un mal étrange. Chaque fois que j'écris une phrase pour mon prochain chef-d'oeuvre, je me pose la question suivante: "ce que je viens d'écrire correspond-il au standard de qualité d'écriture professionnelle?"

C'est stupide! A quel standard de qualité fais-je allusion? Il n'en existe aucun! Et, après tout, une phrase grammaticalement correcte, avec son sujet, son verbe et pourquoi pas ses compléments, entre totalement dans les critères nécessaires pour faire une phrase digne de figurer dans un roman.

Critères nécessaires, oui, mais pas suffisants! Et c'est là que commence l'infernale comparaison entre ma production et celle de 3000 ans d'histoire de la littérature. Il y a dans mon cerveau malade une conception de la phrase "de roman" toute singulière, indéfinissable, mais que tout le monde peut reconnaître dés la première lecture.

Exemple typique:
"Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre."

Voilà! C'en est une. Une phrase qui respecte le standard de qualité d'écriture professionnelle! Ca se voit immédiatement! Et c'est toujours pareil! J'ouvre un (bon) roman, et, paf!, je tombe sur ces fichues phrases, incapable d'expliquer par quel miracle elles sont conformes au S.E.P.

"Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves."

J'ai pourtant beau essayer d'en produire des pareilles, il y a toujours quelque chose qui cloche. Est-ce un adjectif mal choisi? Une musicalité qui sans doute m'échappe? Impossible de retrouver ce rythme, cette mélodie, qui caractérise les phrases des auteurs professionnels.

Je ne baisse pas les bras, alors j'essaie de comprendre. Comment font-ils? Flaubert, c'est connu, retouchait ses phrases plusieurs dizaines de fois avant de tomber sur la bonne. Mais il est mort ruiné, c'est pas sain comme méthode. Non, la majorité les pondent comme ils respirent. C'est frustrant!

Ce qui est sûr, c'est qu'il y a quelques constantes:
- un souci du mot bien choisi
- un découpage rythmique musical
- une utilisation discrète et fluide, mais néanmoins pertinente, des figures de style

Et finalement, peu importe le niveau de langue. On peut très bien faire des phrases S.E.P. avec un bagage culturel de 1500 mots. Je crois qu'une partie du secret, c'est de réfléchir à sa façon d'écrire sans y réfléchir. Oui, je sais, cela peut paraître contradictoire, mais - puisque je suis en train de passer le permis - permettez-moi une petite comparaison avec la conduite automobile: pour un novice, l'usage de l'embrayage semble ardu, et nécessite une concentration constante, sous peine de caler. Mais après quelques jours d'exercice, l'embrayage devient une extension du pied, et finalement, le cerveau intègre la donnée "embrayage", comme il a intégré la donné "respiration", "battement de coeur" et "clignement d'yeux".

Il faut tout de même se forcer à faire des phrases S.E.P., sinon c'est la solution "boîte de vitesse automatique"; l'écriture scolaire plan-plan à la Marc Levy, un des auteurs modernes à ne pas respecter le standard de qualité.

Petit exemple frappant:
"Crois-tu qu'on puisse s'aimer au point que la mort n'efface pas la mémoire? Crois-tu qu'il soit possible qu'un sentiment nous survive et nous redonne vie? Crois-tu que le temps puisse réunir sans fin ceux qui se sont aimés assez fort pour ne pas l'avoir perdu?"

Il faut quand même pas pousser mémé, mais ça, toutes les ados de 15 ans l'écrivent dans sur leur blog... Comme quoi, le SEP ne fait pas encore l'unanimité parmi les éditeurs, mais j'ose espérer, fidèles lecteurs, que vous aurez compris où je voulais en venir. Même si je n'ai pas été très clair, soyez chics: respectez le standard de qualité!

Interview : Jean-Luc Goossens

22 novembre 2009

Jean-Luc Goossens est le scénariste belge du moment puisqu'il est à l'origine de LA série belge par excellence, Melting Pot Café, dont le public de la RTBF attend la troisième saison avec impatience.

J'ai, jusqu'ici, été habitué à interviewer des confrères français, mais je ne pouvais plus éviter la Belgique, un marché particulier à bien des niveaux. On y compte les scénaristes professionnels d'expression francophone sur une seule main (nos amis néerlandophone au nord du pays s'en sortent nettement mieux), et ceux-ci sont obligés de s'exporter en France pour arrondir les fins de mois.

Une situation précaire qui rend Jean-Luc Goossens assez unique en son genre. C'est peut-être le dernier représentant de son espèce que j'interviewe aujourd'hui.

Bonjour M. Goossens. Comment êtes-vous devenu scénariste?
J'ai eu envie d'écrire très jeune, en sortant d'humanités je voulais devenir scénariste, mais il n'y avait pas vraiment de formation. J'ai donc fait la réalisation cinéma à l'Insas (NDLR: école réputée de Bruxelles), et j'ai écrit et réalisé quelques courts métrages (pour le fun) et une vingtaine de films institutionnels (pour vivre). Ce n'est qu'ensuite que je suis revenu au scénario pur. Sur concours, j'ai été engagé par la RTBF sur un projet de série qui n'a jamais vu le jour (Les Navetteurs). J'ai également collaboré à l'écriture d'un long-métrage de Frédéric Sojcher. J'ai aussi eu la chance de rencontrer Yves Lavandier (La dramaturgie), qui m'a proposé de développer un projet en atelier à Canal + Ecriture, à Paris, avec d'autres participants, dont lui-même. Il y a écrit son film "Oui mais", et j'ai scénarisé "Le divin enfant", que j'ai finalement vendu à M6, et qui a été réalisé par Stéphane Clavier, avec Lambert Wilson et Marthe Villalonga dans les rôles principaux. C'est ce film qui m'a vraiment lancé, et m'a apporté ensuite beaucoup de projets à la télé (une dizaine de comédies unitaires pour les différentes chaînes françaises), ainsi que l'adaptation au cinéma du film d'animation "Astérix et les Vikings" initié et produit par M6.

Un scénariste belge peut-il vivre décemment de son métier?
Pour ne parler que de moi (je ne connais pas les revenus des autres), je vis en effet de mon métier, mais il est clair qu'hormis Melting Pot, je travaille surtout en France. C'est le cas des principaux scénariste belges francophones. Il y en a qui vivent aussi de l'enseignement. Et beaucoup qui survivent grâce au chômage (le fameux statut d'artiste). Certains sont aidés ponctuellement par les aides à l'écriture du Centre du cinéma. C'est une bonne chose, mais le montant des aides n'a jamais été indexé (ça fait plus de vingt que c'est 12 500 euros pour écrire un long métrage, les scénaristes doivent être à peu près les seuls qui n'ont pas de syndicat pour réclamer la liaison de leur salaire à l'index.) En Flandre, c'est différent, il y a beaucoup plus de films et de séries qui se tournent, donc plus de travail pour les scénaristes.... une situation normale, quoi.

Quelles sont les particularités de l'écriture sur une série belge?
La grande contrainte, c'est le budget plus réduit qu'en France. On ne peut pas multiplier les décors ou les scènes compliquées.

Comment collaborez-vous avec les producteurs de la RTBF? Avez-vous une certaine liberté?
Hormis les contraintes dues au budget, j'ai une liberté quasi totale, puisque je suis à l'initiative de la série (concept et personnages). Au fil du temps, un rapport de confiance s'est installé, les choses se passent vraiment très bien.

Quelles sont vos références en matière de télévision?
Je ne suis pas un boulimique de séries, je regarde la télé de temps en temps, un peu comme tout le monde... J'ai adoré "Twin Peaks" en son temps, et plus récemment quelques grands succès comme "Desperate Housewives" pour l'humour et l'observation de la société américaine, ou Prison Break saisons 1 et 2, pour le suspense et l'efficacité. Je trouve très réussi et très fascinant un personnage comme Docteur House. Récemment j'ai découvert "In treatment" qui est à la fois minimaliste et très bien écrit. Côté français, j'aime bien "Fais pas ci fais pas ça"... En fait, je suis très grand public, avec en général une prédilection pour la comédie.

Quand une série commence à bien fonctionner, comme avec Melting Pot Café, est-il plus difficile d'écrire la saison 2 et 3?
Pour la saison 1, il y avait un peu de pression parce qu'on lançait quelque chose, en plus c'était la première fois que j'écrivais une série... Pour la saison 2, la pression venait du fait que la saison 1 était un succès, et qu'il ne fallait pas décevoir, du coup j'ai un peu (trop?) chipoté... C'est la saison 3 qui a été la plus facile à écrire, ici la pression venait des délais assez courts mais c'était stimulant, pour la première fois j'ai eu l'impression de bosser efficacement (grâce aussi à l'expérience des deux saisons précédentes), et sans trop me prendre la tête...

Quels sont vos projets pour le futur?
J'écris l'adaptation d'un très beau roman pour France 2 ("Simple", de Marie-Aude Murail). Je développe d'autres concepts de séries. J'ai également un scénario original qui est en cours d'adaptation aux Etats-Unis.

Comment voyez-vous l'avenir des scénaristes en Belgique?
En Flandre, je ne m'inquiète pas pour eux, parce qu'un vrai marché de la fiction s'est développé, tant au cinéma qu'à la télé, en adéquation avec le public... Côté francophone, je serais beaucoup plus pessimiste. Hormis quelques productions télé qu'il faut saluer, et quelques belles réussites au cinéma, j'ai le sentiment que les budgets restent trop souvent confisqués par des auteurs-réalisateurs qui n'ont pas l'envie, la capacité ou simplement la générosité de faire partager leurs films au grand public. Trop souvent j'entends des autosatisfecit du genre "J'ai fait le film que je voulais, qui me plaisait à moi, qui me correspondait, etc". Résultat : 500 entrées en salle, quelques lauriers en festivals et une diffusion à 23 heures sur la Deux. Un flop dont certains se veulent fiers, comme si le succès était suspect, comme s'il était honteux d'aller vers les gens. Le pire c'est que ça devient la norme: à part l'une ou l'autre exception, les chiffres du cinéma belge francophone sont catastrophiques, alors on se console avec quelques statuettes. Le rôle des scénaristes, c'est précisément de mieux raconter les histoires, pour les rendre plus efficaces, plus touchantes, plus universelles... Encore faut-il que les réalisateurs et les producteurs en soient conscients, et qu'ils aient eux-mêmes cette volonté... Si les Flamands y arrivent, pourquoi pas nous? Le jour où vraiment on aura le coeur de s'adresser aux gens, et pas seulement aux élites culturelles, mais à tous ceux qui veulent se distraire en rentrant du boulot, à tous ceux qui ont besoin de rire, de se changer les idées, besoin d'histoires, de sensations, de spectacle, ce jour-là on ouvrira un boulevard aux scénaristes, et ce sera dans l'intérêt de toute la profession, et du public, qui est tout de même le premier ayant-droit du cinéma belge : à travers ses impôts, c'est lui qui paie une partie de l'addition !... J'espère qu'un jour, les scénaristes auront le pouvoir de lui rendre la part de plaisir qui lui est due.

Merci et bonne chance pour la suite!

Savoir dire stop

Je travaille en ce moment sur un projet très mûr, cela fait près de 10 ans que le créateur est sur le coup, ça fait trois ans que je participe, et deux ans que le dossier a été envoyé à tous les producteurs du monde. L'histoire était imaginée de A à Z, une beau feuilleton cohérent du début à la fin.

Entre en scène le producteur: il aime bien, mais...

Il aimerait changer deux ou trois petits détails. Pas de problèmes, quelques réunions plus tard nous ajustons les paramètres du scénario pour abonder dans son sens. Après tout, celui qui a l'argent décide.

Un peu plus tard, des canadiens sont sur le coup. Ils ont plus d'argent que le producteur local. Celui-ci commence à paniquer: il veut voir plus grand, nous en imposer. Pourquoi pas un plan marketing avec jeu vidéo, produits dérivés, et non pas 13 épisodes mais 24, d'un coup!

Ah, mon petit monsieur, je suis bien d'accord, mais passer de 13 à 24 épisodes, c'est compliqué. L'histoire se tient comme elle est. On a deux solution: ajouter une suite, ce qui était prévu à la base, ou alors intercaler des épisodes entre ceux qu'on a déjà écrit. Rallonger la saison 1, quoi. Délayer le tout.

Pour une raison x ou y sur laquelle je n'ai pas de pouvoir, on a choisi la mauvaise solution (pour ceux qui ne suivent pas: intercaler de nouveaux épisodes). Et on passe la moitié de nos réunion à parler de ce fameux jeu vidéo... qui n'est clairement qu'un écran de fumée et qui ralentit tout le processus créatif.

C'est énervant à quel point une intervention parasite (un producteur qui pense plus à son argent qu'au bien être de la série) peut court-circuiter tout un projet. C'est un peu comme un virus: maintenant tout le monde est contaminé et ne pense plus qu'à intercaler de nouveaux (mauvais) épisodes. Genre des épisodes en forme de flash-back pour en savoir plus sur les personnages: la mort de la dramaturgie. Personne ne se rend plus compte de l'aberration du truc: on est en train de ruiner le projet.

C'est pourquoi, avec le recul, je ne pense pas que trouver un producteur soit la chose la plus difficile pour un scénariste débutant. Le plus difficile, c'est de savoir dire stop!

PS: ceci est le 100ème article sur ce blog! Merci à tous les fidèles, et toutes mes excuses pour les (trop) longues périodes d'inactivité.

Payez le scénariste

15 novembre 2009

Un coup de gueule haut en couleurs de Harlan Ellison, auteur et scénariste américain.