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16 avril 2012

Interview: Sullivan Le Postec

Les amateurs de séries ont appris avec tristesse la fermeture du site Le Village, véritable référence en la matière. Plus profondément, Le Village était surtout le porte-parole d'une certaine vision de la télé, teintée de modernisme et de volontarisme, une vision à laquelle je crois que bon nombre de jeunes scénaristes souscrivent. Pour faire le bilan d'une aventure de cinq années, je suis parti à la rencontre de Sullivan Le Postec, LE spécialiste de la fiction européenne.


Qu'est-ce qui vous a poussé à arrêter l'aventure du Village?
La décision a été prise cet automne, entre Dominique Montay, Émilie Flament et moi. Il est apparu clair qu'une transition était en train de s’opérer pour nous. De commentateurs de la fiction française, nous nous engagions sur la route qui devait permettre de faire de nous des acteurs. Les deux positions ne sont pas cumulables. Tout cela s’est aussi inscrit dans un contexte où une question se posait à nous depuis au moins un an, à ce moment-là : où est-ce qu'on pouvait emmener le site, maintenant ? Qu’est-ce qu’on pouvait faire de neuf pour renouveler l’intérêt des lecteurs, le nôtre aussi ? Nous avions des pistes, mais nous nous trouvions de plus en plus confrontés à nos limites structurelles : le bénévolat et l’absence totale de budget. On a bien cherché un Emir Qatari pour racheter Le Village, mais ils ont préféré le PSG.

Pourquoi ne pas plutôt recruter de nouveaux journalistes pour garder du sang frais?
Nous avons toujours eu du mal à recruter au Village. En partie parce que nous sommes sur un sujet de niche – les séries européennes, avec une forte dose de séries françaises. Aussi, je crois, parce qu'on a installé une sorte de style qui fait un peu peur, entre le design austère copié sur le site officiel du Parti Communiste Ukrainien (non, on n’a pas vraiment copié leur design) et les articles très longs. Mais contrairement à des bruits qui circulent, je ne refuse pas les papiers de moins de 15 feuillets. Bref, il nous a semblé qu'il serait difficile de remplacer l’équipe, surtout plusieurs personnes de l’équipe (même si ironiquement, Nicolas Robert nous a rejoint grosso modo à ce moment-là). J’ai eu le sentiment qu'on risquait de perdre beaucoup de temps et d’énergie à essayer de sauver Le Village sans y arriver. Cela risquait de détourner notre attention du site et, d’une façon ou d’une autre, de le faire s’arrêter d’une façon assez poussive. A un moment, je suis intervenu pour dire qu’il valait peut-être mieux assumer que c’était la fin, et partir en beauté.

En cinq ans, quel a été ton meilleur souvenir au Village?

Évidemment, j’ai mille meilleurs souvenirs. Je me souviens particulièrement de notre visite sur le plateau de tournage de la saison 2 de «Reporters», vers novembre 2008. C’était la première fois que nous étions invités sur un tournage, et le début de véritables relations de communication entre nous et un diffuseur. Grosse pression. Et le tout sur une série que j’adorais passionnément. Il faut dire que lorsque Le Village a ouvert en 2007, j’habitais encore à Lyon : la première année et demie, le site a commenté la fiction avec beaucoup plus de distance. Quand je suis arrivé sur Paris, le travail d’équipe s’est trouvé vraiment renforcé, de même que les relations avec les créatifs et les diffuseurs. Soudain, on pouvait se rencontrer, ça changeait tout. Quelque part, ça a été le vrai départ du site. En tout cas, le moment où il est devenu une expérience éditoriale différente de tout ce qui existait.

Et le pire souvenir?

Je cherche un pire souvenir et j’ai du mal à trouver. Pendant un peu plus de deux ans, le site a grosso modo reposé sur Dominique, qui l’avait rejoint quasiment dès l’ouverture, et moi – même s’il y a eu des coups de mains ponctuels à l’époque : d’Arnaud J. Fleischman, de Jérôme Tournadre, ou de ce cher Amrith qui doit être le seul à avoir écrit sur Le Village avec un pseudo qui fasse vraiment pseudo. Mais il y a eu des moments où c’était beaucoup d’énergie, de porter ça à deux. A l’époque, le site connaissait régulièrement des périodes de quelques semaines sans être mis à jour, et j’ai pu me demander dans quelle mesure tout cela était vraiment viable. Cela l’est devenu quand Émilie Flament est arrivée à l’été 2009. Avec trois personnes, il pouvait y avoir un d’entre nous un peu en retrait à tour de rôle. C’est juste après ça que les audiences du site ont commencé à décoller. On avait une formule, une équipe, des accès. Au risque de parler comme le premier candidat de télé-réalité venu, à partir de là, c’était que du bonheur. Je remercie vraiment Dominique, Emilie et Nicolas. Le plus dur, ça va être de ne plus travailler avec eux. Pas sûr qu'on y arrive, d’ailleurs, à ne plus travailler ensemble.

Que t'as apporté Le Village personnellement?

A part tout ? Je m’intéressais à la manière dont les choses marchaient avant Le Village. C’est d’ailleurs parce que j’avais écrit des articles sur la fiction française pour le Front de Libération Télévisuel – l’ancêtre d’A-Suivre.org, l’association-portail qui héberge Le Village avec AnnuSéries et pErDUSA – qu’on m’a poussé à prendre en charge ce nouveau site. Mais après un peu plus de cinq ans de Village, j’ai une connaissance des arrières boutiques de la fiction française sans commune mesure avec celle que j’avais en commençant. J’ai aussi pu me plonger dans les entrailles de plein de séries, décortiquer le fonctionnement de créations aussi diverses que «Plus Belle la Vie» et «Reporters». C’est immensément instructif. Par ailleurs, c’est Le Village qui m’a poussé dès 2006 vers la fiction britannique – même si on n’a ouvert qu'en février 2007, moi j’ai commencé à travailler dessus vers la fin du printemps 2006, j’ai écrit plusieurs articles dès cet été là. Donc concrètement, au final cette histoire a représenté plus de six ans de ma vie. Bref, je serais sûrement venu aux séries anglaises, vu le buzz qu'il y a autour en ce moment. Mais Le Village m’a permis de les découvrir plus tôt, juste au moment où la fiction britannique était en train de se réinventer. J’ai pu les voir en direct réussir tout ce que nous avons échoué.

Comment la fiction française peut-elle se sortir de cet échec?

Le principal chantier, c'est celui du rééquilibrage du pouvoir au sein du trio créatifs / producteurs / diffuseur, qui n’a pas bougé d’un iota. Le diffuseur a encore tous les pouvoirs. Le rapport Chevalier a quoi, un an maintenant ? Une première mesure vient seulement d’être annoncée, l’évolution des aides du CNC. Et encore celle-ci fait l’impasse sur le 26’ de prime-time et va probablement servir de prétexte à France Télévisions pour enterrer ses projets... Le cœur du problème de la fiction française a été l’absence de niches de renouvellements, parce qu'il n’y a jamais eu qu’une seule case de diffusion: 20h30 sur une grande chaîne. Il n’y avait rien d’autre à part Arte qui, dans son coin, faisait du cinéma pour la télé, avec des auteurs de cinéma, en n’apportant donc rien au média télévision. Les formats créés à la fin des années 80 marchaient super fort, personne n’a ressenti le besoin de chercher plus loin. Les américains sont bien plus intelligents, ils ont des cases de fin de soirée ou de jours de semaine à plus faible audience. Là, à côté des grosses locomotives à audience, ils innovent et inventent ce qui sera mainstream 10 ans plus tard. C’est «Hill Street Blues» maintenue à l’antenne qui permet l’existence dix ans plus tard de «Urgences», qui devient la série numéro 1 des audiences. En France, quand la locomotive du héros citoyen de 90’ est tombée en panne, il n’y avait rien d’autre, nulle part. D’où la catastrophe. Cette situation n’a guère évolué. A cet égard, la TNT est pour l’heure une immense opportunité gâchée. Toutes les chaînes nées en 2005 pourraient arrêter d’émettre demain, personne ne remarquerait la différence.

Mais en cinq ans, il y a tout de même des choses qui ont évolué, non?

Aujourd’hui, l’envie est vraiment là de reprendre la main. Ces dernières années, Canal+ a investi le terrain et a réussi à s’imposer. Je pense sincèrement qu’ils font fausse route depuis deux ans, que la qualité s’en ressent, et que cela amoindrit leur modèle. Mais ils jouent quand même un rôle majeur pour réconcilier les gens avec l’idée que série et française, cela peut exister dans la même phrase. Cela me fait plaisir de voir que le Service Public a relevé la tête et se sort peu à peu de la situation catastrophique dans laquelle il se trouvait au moment où Le Village a commencé. Il y a du mouvement timide depuis la toute fin du mandat de l’ancienne direction, et plus énergique depuis son remplacement. La route est encore longue, mais au moins la marche a repris.

Et le public suit?
Aujourd'hui, je constate que «Rani» est un échec d’audience, mais que «Les Hommes de l’Ombre» est un succès très important. Que même si «Les Beaux Mecs» a eu une audience modeste, elle a suscité l’adhésion et que la note qualitative de son dernier épisode est la meilleure d’une fiction diffusée sur France 2 la saison dernière. Je me dis aussi que le public commence à faire des choix cohérents. Mine de rien, c’est assez nouveau. Même sur TF1, «Profilage» vient de faire son meilleur score historique, ce qui encourage là-aussi les initiatives, alors que le public a souvent, depuis 2005, donné l’apparence de soutenir le conservatisme.

En fait, ce que je crois, c’est que monte chez les téléspectateurs un désir profond de séries françaises populaires et de qualité. Est-ce qu’on est capable de le satisfaire, où est-ce qu’on va détourner les gens de ce désir ?

A ton avis, Le Village a-t-il eu une quelconque influence sur ce changement?

Je ne sais pas. J’aimerais bien, mais je ne crois pas. Un tout petit peu, à la marge, parfois. Par exemple, je crois qu’on a une petite part de responsabilité dans la bonne image de certaines séries françaises. Et il y a eu «Hero Corp», quand même. Là, Emilie a réussi à provoquer un mouvement du mammouth. Vous allez me dire qu’il n’y a pas eu de saison 3 pour autant. C’est vrai. Pour l’instant. On a aussi peut-être un petit peu contribué à une certaine libération de la parole, parce que notre voix portait d’un bon angle. D’un côté, personne ne pouvait nier notre enthousiasme et notre passion. De l’autre, nous étions aussi plus franc, beaucoup moins langue de bois que la parole en vigueur dans le milieu. Mais est-ce que cette parole a eu la moindre conséquence concrète ? Je ne crois pas. Ce qu'on a le mieux réussi, par contre, c’est de rapprocher les gens des séries françaises. Notre base de départ, le lectorat du Front de Libération Télévisuel, c’était 2000 ou 3000 geeks nourris à la série américaine. A force, on a pu les pousser à regarder une série française de temps en temps !

Comment tu vois l'avenir de la fiction française?

Il y a clairement un chemin qui s’ouvre, celui de la série populaire et de qualité. De chaque côté du chemin, il y a un gros gouffre. Le premier, c’est l’immobilisme. On ne peut pas se le permettre : les héros-citoyens monolithiques qui n’évoluent pas, même les plus de soixante ans trouvent ça un peu ringard. Mais l’autre, c’est de vouloir faire tout de suite «Mad Men», ou «The Wire», ou «Doctor Who» en prime sur TF1 ou France 2. Même si, dans un moment d’égarement (ça leur est déjà arrivé), une chaîne vous dit banco, à l’arrivée ça fait un bide. Et après un bide, tout le monde se replie et on reprend un an d’immobilisme.
On ne peut pas faire passer le public français sans transition de «Kojak» (l’un des modèles de «Navarro») à ces séries-là. Il faut se forcer à cette progression que les américains ont faite avant nous, ces étapes qu’ont été «Hill Street Blues», «Urgences», «X-Files», «Ally McBeal», qui ont mené aux «Sopanos», à «Lost» et à «24». Il faut être discipliné, précautionneux, se poser vraiment la question du public à qui on s’adresse, de ce qu'il a vu et de ce qu’il est prêt à voir. En un mot, il faut savoir se faire un peu plaisir, mais pas trop, tout de suite. C’est un drôle d’exercice en frustration vraiment, vraiment difficile. Mais il est payant. Quelque chose comme «Bref» est l’exemple de ça. Populaire et de qualité. Aujourd'hui, «Un Village Français» est probablement notre «Hill Street Blues». Il faut réussir les étapes d’après.

Quels sont tes projets pour le futur?
Avec un peu de chance, il y aura un jour un truc que j’aurais écrit à la télé. Vu l’écoulement du temps particulier qui est celui de la fiction française, ce ne sera pas le mois prochain, ni celui d’après. Ni… Remarquez, peut-être que ça n’arrivera pas. Mais là au moins, c’est sûr, je vais essayer.

Merci et bonne chance pour la suite! Vous pouvez suivre Sullivan Le Postec sur son Twitter.






18 mars 2010

Interview : Kenan Gorgun

Kenan Gorgun est un écrivain belge, auteur de Patriot Act (sorti chez First) et Fosse Commune (Fayard), entre autres. Il est également scénariste: on lui doit le dernier film de Taylan Barman, 9mm. Bref, un gros bosseur qui mérite bien sa place sur le blog de l'Auteur Inspiré!

Le parcours

Comment est-ce que tu t'es lancé dans l'écriture?
Je me suis lancé dans l'écriture avec un Bic bleu ! Et ça a longtemps duré, l'écriture à la main, plus exactement jusqu'à mon avant-dernier roman Fosse Commune, paru finalement chez Fayard, et que j'ai entièrement écrit à la main - je garde précieusement le manuscrit original comme si je possédais un vieux texte sacré qu'il me resterait à décrypter ! Ensuite seulement, et avec beaucoup de peine, je me suis familiarisé avec le clavier d'ordinateur. J'avais déjà essayé auparavant mais étant très lent à l'encodage de mes mots, le fait d'écrire à l'ordinateur entravait le flux de mon imagination et des phrases qui se formaient dans mon esprit. Aujourd'hui, ça va nettement mieux et plus vite... bien que je tape encore à deux doigts!

Tu as commencé très jeune, non?
J'avais 16 ans quand j'ai commencé à écrire, je ne sais pas si c'est tôt. Je dirais surtout que c'est arrivé tout à coup, sans prévenir, brusquement, car je n'avais jamais écrit avant, ni pensé que je pourrais m'y mettre un jour. Je n'avais même pas un goût pour la lecture - c'est bien simple, jusqu'à mes 16 ans, j'ai essayé de lire un seul livre, que j'ai abandonné après cent pages auxquelles je n'avais rien compris! Je ne donnerai pas de titre mais je dirai que le livre en comptait 600, de pages ! Je ne soupçonnais pas évidemment que j'adorerais les romans-fleuve plus tard et que je m'essayerais à en écrire moi-même. Il y a encore aujourd'hui une mystique de l'écriture, pour moi, que j'ai du mal à déchiffrer. Ecrire m'est indispensable et c'est tout ce que je sais !

Comment as-tu franchi le cap d'écrivain amateur à professionnel?
Je ne sais pas ce qu'est un écrivain professionnel. Sincèrement, c'est quoi, un auteur pro ? J'en suis venu à connaitre pas mal d'écrivains de plus près, au fil de mes propres publications, mais je n'ai jamais rencontré un écrivain de cette sorte. Tous, et certains des plus illustres sur la scène actuelle, m'ont au contraire donné le sentiment de revivre toujours les mêmes tracs, les mêmes angoisses, qu'à leurs débuts. Il y a une insécurité dans l'acte d'écrire, dans sa solitude qui vous abandonne devant la page blanche sans personne pour vous aider, aucune équipe pour vous entourer comme c'est le cas sur un tournage... Et je crois que cette insécurité est essentielle : il peut arriver un moment, n'importe quand, où on est bloqué face au langage, les mots nous résistent, les idées ne prennent plus forme comme elles devraient, et on se retrouve incapables d'écrire correctement ! Avec l'expérience, on découvre certains trucs qui peuvent aider à débloquer les choses, mais cette activité se résume quand même la plupart du temps à beaucoup d'essais, de sueur, de tracas, de retours en arrière...

Comment as-tu publié ton premier roman?
Je connaissais depuis un bon moment Luce Wilquin, qui a publié mon premier roman. J'écrivais des nouvelles pour la revue "Marginales" qu'elle éditait à l'époque, et l'idée qu'elle publie un jour un roman à moi était dans l'air. Ca a été "L'Ogre c'est mon enfant", où j'ai emprunté l'identité d'une femme comme narratrice principale. Je vais même te confesser ceci : un de mes romans, je ne dirai pas lequel, a été refusé par le comité de lecture... Et l'éditeur en personne a été le reprendre pour le relire et marquer son désaccord avec le comité, c'est ainsi que le livre a vu le jour.... Comme quoi, tout ne tient qu'à un fil.

Peut-on vivre de sa plume, aujourd'hui en Belgique?
Ce n'est pas encore mon cas. "Fosse Commune" et le dernier, "Patriot Act", se sont assez bien vendus, malgré qu'ils soient épais, mais pas assez que pour faire vivre son homme. Je tire l'essentiel de mes revenus de mon activité de scénariste....

Le travail

Comment organises-tu ton travail?
C'est une question de rigueur, de discipline, et de connaissance de ses propres capacités de travail. Plus on connait ses méthodes, mieux on les utlise, au plus on est capables d'évaluer le temps que les choses peuvent prendre, et on s'organise en fonction de ça. Je crois qu'il n'y a pas de secret : il faut se mettre à l'ouvrage, même si on a envie de toute autre chose certains jours.

Tu es à la fois scénariste et écrivain: ceux deux formes d'écriture sont-elle si différentes l'une de l'autre?
Très différentes dans les outils, moins dans l'objectif, qui est de raconter une histoire et au mieux, de lui conférer l'intensité, la force, d'une expérience. Là encore, la manière dont un livre ou un film peuvent faire partager cette expérience sera différente. Un livre fort ne me laisse pas avec les mêmes sensations qu'un film fort, sauf une : un profond contentement, une admiration devant l'oeuvre accomplie, et le sentiment que tout, pour un moment, est exactement à sa juste place !

Comment gères-tu ce "marathon" de l'écriture?
Caféine ! Caféine, clope, concentration, coordination (des doigts, des idées, des personnages, des divers temps du récit). J'adore créer des univers, des narrations amples, alors le "marathon", comme tu dis, est un terrain de jeu où je me sens naturellement à l'aise. Mais j'aime énormément écrire des nouvelles aussi, mon second livre était un recueil de nouvelles, "L'Enfer est à nous", et j'ai encore des dizaines de nouvelles bouclées dans mes tiroirs que je publierai peut-être un jour.

Prépares-tu un plan de l'histoire avant de te lancer dans l'écriture proprement dite?
Ca dépend des besoins du récit. Généralement, je ne fais aucun plan, j'ai des évènements-clés en tête au départ et je sais qu'ils vont servir de jalons à l'histoire... Que je crois! Il est arrivé que la raison première pour laquelle j'avais envie d'écrire un livre ne se soit même pas retrouvé dans la version finale. A l'inverse, je peux aussi structurer très fort les choses avant même d'écrire un mot. Ca a été le cas du dernier, Patriot Act, qui est une longue enquête dans les mileux de l'espionnage et des technologies de pointe. J'avais un plan complet du livre. Résultat : certains lecteurs ont trouvé que l'intrigue, pour le coup, était trop complexe. Je peux comprendre ce sentiment mais je ne crois pas que ce soit le cas. La structure du livre est d'une précision d'horloger, mais elle a quelque chose d'expérimental, directement lié au sujet du roman. J'y ai essayé des choses que je n'avais pas lues ailleurs. Cela comporte certains risques, mais c'est stimulant d'essayer !

Le business

Que pense-tu du visage audiovisuel belge? Une lueur d'espoir ou la morne plaine?
Vieux débat. Je ne me reconnais certes pas dans le paysage audiovisuel belge, mes goûts me portent naturellement vers un autre type de cinéma. Ceux qui sont dans le même cas devraient aussi aller voir ailleurs, essayer ailleurs, autrement. Tout est possible, il n'y a qu'à se donner une chance d'essayer, de voir de plus près, et on en apprend énormément, sur soi, mais aussi sur la meilleure façon de s'y prendre pour faire les choses qu'on veut. Je suis sur le point de faire mon premier film professionel comme réalisateur, ici en Belgique, avec des fonds belges, c'est donc une belle chance ! Je sais aussi que certains des films que je veux faire ne seraient pas envisageables en Belgique, je verrai donc quelles sont les meilleures conditions pour ces films-là puis j'essayerai de réunir ces conditions. Je crois que chaque auteur doit avant tout prendre conscience de ce qu'il veut, au fond de lui, ensuite avoir le courage de se bouger pour que cela advienne. Je ne suis pas pessimiste de nature, alors dire "morne plaine", c'est quelque chose qui ne me parle pas personnellement. Chaque terre est morne jusqu'à ce qu'on la fertilise ! Il faut juste être conscient du fait que le cinéma coute cher et qu'une économie donnée, ici celle de la Belgique, ne pourra jamais engendrer des films dont elle n'a pas les moyens. Elle ne pourra pas non plus concurrencer sur leur terrain les pays, et les Etats-Unis en tête, qui sont les rois d'un autre type de cinéma. Il y a donc une certaine logique à ce que la Belgique fasse les films qui lui réussissent le mieux, ceux pour lesquels elle a réussi aussi à obtenir une certaine reconnaissance internationale. A chacun d'y trouver sa place, et le cas échéant, à la chercher ailleurs...

Le fait d'avoir été publié dans des grosses maisons d'édition a-t-il déclenché d'autres opportunités?
Des rencontres, évidemment. En circulant entre Bruxelles et Paris, entre petites et grandes maisons, tu acquiers une autre vision de l'édition, plus complète. A partir de là, les opportunités, tu te les créés. Si tu n'as pas de nouveau roman à écrire, ou écrit, ou en chantier, qu'importe que ton éditeur soit grand, petit, moyen, bon ou mauvais. La seule vraie opportunité pour un écrivain, dès lors qu'il a pu publier, c'est de porter encore un livre, le désir d'un livre, en lui.

Si tu devais donner des conseils à des jeunes auteur pour percer, ça serait quoi ?
Prenez une solide foreuse et assurez-vous d'avoir assez de mèches en réserve!

Un mot sur tes futurs projets?
Deux longs métrages en écriture, dont je serai seulement scénariste. Une série en développement pour la télévision française. J'avais dans l'idée de commencer bientôt mon prochain roman, qui sera le premier volet d'une trilogie, mais au même moment, les bugdets ont été obtenus pour le tournage de mon premier film, "Yadel", et c'est devenu là ma priorité!

22 novembre 2009

Interview : Jean-Luc Goossens

Jean-Luc Goossens est le scénariste belge du moment puisqu'il est à l'origine de LA série belge par excellence, Melting Pot Café, dont le public de la RTBF attend la troisième saison avec impatience.

J'ai, jusqu'ici, été habitué à interviewer des confrères français, mais je ne pouvais plus éviter la Belgique, un marché particulier à bien des niveaux. On y compte les scénaristes professionnels d'expression francophone sur une seule main (nos amis néerlandophone au nord du pays s'en sortent nettement mieux), et ceux-ci sont obligés de s'exporter en France pour arrondir les fins de mois.

Une situation précaire qui rend Jean-Luc Goossens assez unique en son genre. C'est peut-être le dernier représentant de son espèce que j'interviewe aujourd'hui.

Bonjour M. Goossens. Comment êtes-vous devenu scénariste?
J'ai eu envie d'écrire très jeune, en sortant d'humanités je voulais devenir scénariste, mais il n'y avait pas vraiment de formation. J'ai donc fait la réalisation cinéma à l'Insas (NDLR: école réputée de Bruxelles), et j'ai écrit et réalisé quelques courts métrages (pour le fun) et une vingtaine de films institutionnels (pour vivre). Ce n'est qu'ensuite que je suis revenu au scénario pur. Sur concours, j'ai été engagé par la RTBF sur un projet de série qui n'a jamais vu le jour (Les Navetteurs). J'ai également collaboré à l'écriture d'un long-métrage de Frédéric Sojcher. J'ai aussi eu la chance de rencontrer Yves Lavandier (La dramaturgie), qui m'a proposé de développer un projet en atelier à Canal + Ecriture, à Paris, avec d'autres participants, dont lui-même. Il y a écrit son film "Oui mais", et j'ai scénarisé "Le divin enfant", que j'ai finalement vendu à M6, et qui a été réalisé par Stéphane Clavier, avec Lambert Wilson et Marthe Villalonga dans les rôles principaux. C'est ce film qui m'a vraiment lancé, et m'a apporté ensuite beaucoup de projets à la télé (une dizaine de comédies unitaires pour les différentes chaînes françaises), ainsi que l'adaptation au cinéma du film d'animation "Astérix et les Vikings" initié et produit par M6.

Un scénariste belge peut-il vivre décemment de son métier?
Pour ne parler que de moi (je ne connais pas les revenus des autres), je vis en effet de mon métier, mais il est clair qu'hormis Melting Pot, je travaille surtout en France. C'est le cas des principaux scénariste belges francophones. Il y en a qui vivent aussi de l'enseignement. Et beaucoup qui survivent grâce au chômage (le fameux statut d'artiste). Certains sont aidés ponctuellement par les aides à l'écriture du Centre du cinéma. C'est une bonne chose, mais le montant des aides n'a jamais été indexé (ça fait plus de vingt que c'est 12 500 euros pour écrire un long métrage, les scénaristes doivent être à peu près les seuls qui n'ont pas de syndicat pour réclamer la liaison de leur salaire à l'index.) En Flandre, c'est différent, il y a beaucoup plus de films et de séries qui se tournent, donc plus de travail pour les scénaristes.... une situation normale, quoi.

Quelles sont les particularités de l'écriture sur une série belge?
La grande contrainte, c'est le budget plus réduit qu'en France. On ne peut pas multiplier les décors ou les scènes compliquées.

Comment collaborez-vous avec les producteurs de la RTBF? Avez-vous une certaine liberté?
Hormis les contraintes dues au budget, j'ai une liberté quasi totale, puisque je suis à l'initiative de la série (concept et personnages). Au fil du temps, un rapport de confiance s'est installé, les choses se passent vraiment très bien.

Quelles sont vos références en matière de télévision?
Je ne suis pas un boulimique de séries, je regarde la télé de temps en temps, un peu comme tout le monde... J'ai adoré "Twin Peaks" en son temps, et plus récemment quelques grands succès comme "Desperate Housewives" pour l'humour et l'observation de la société américaine, ou Prison Break saisons 1 et 2, pour le suspense et l'efficacité. Je trouve très réussi et très fascinant un personnage comme Docteur House. Récemment j'ai découvert "In treatment" qui est à la fois minimaliste et très bien écrit. Côté français, j'aime bien "Fais pas ci fais pas ça"... En fait, je suis très grand public, avec en général une prédilection pour la comédie.

Quand une série commence à bien fonctionner, comme avec Melting Pot Café, est-il plus difficile d'écrire la saison 2 et 3?
Pour la saison 1, il y avait un peu de pression parce qu'on lançait quelque chose, en plus c'était la première fois que j'écrivais une série... Pour la saison 2, la pression venait du fait que la saison 1 était un succès, et qu'il ne fallait pas décevoir, du coup j'ai un peu (trop?) chipoté... C'est la saison 3 qui a été la plus facile à écrire, ici la pression venait des délais assez courts mais c'était stimulant, pour la première fois j'ai eu l'impression de bosser efficacement (grâce aussi à l'expérience des deux saisons précédentes), et sans trop me prendre la tête...

Quels sont vos projets pour le futur?
J'écris l'adaptation d'un très beau roman pour France 2 ("Simple", de Marie-Aude Murail). Je développe d'autres concepts de séries. J'ai également un scénario original qui est en cours d'adaptation aux Etats-Unis.

Comment voyez-vous l'avenir des scénaristes en Belgique?
En Flandre, je ne m'inquiète pas pour eux, parce qu'un vrai marché de la fiction s'est développé, tant au cinéma qu'à la télé, en adéquation avec le public... Côté francophone, je serais beaucoup plus pessimiste. Hormis quelques productions télé qu'il faut saluer, et quelques belles réussites au cinéma, j'ai le sentiment que les budgets restent trop souvent confisqués par des auteurs-réalisateurs qui n'ont pas l'envie, la capacité ou simplement la générosité de faire partager leurs films au grand public. Trop souvent j'entends des autosatisfecit du genre "J'ai fait le film que je voulais, qui me plaisait à moi, qui me correspondait, etc". Résultat : 500 entrées en salle, quelques lauriers en festivals et une diffusion à 23 heures sur la Deux. Un flop dont certains se veulent fiers, comme si le succès était suspect, comme s'il était honteux d'aller vers les gens. Le pire c'est que ça devient la norme: à part l'une ou l'autre exception, les chiffres du cinéma belge francophone sont catastrophiques, alors on se console avec quelques statuettes. Le rôle des scénaristes, c'est précisément de mieux raconter les histoires, pour les rendre plus efficaces, plus touchantes, plus universelles... Encore faut-il que les réalisateurs et les producteurs en soient conscients, et qu'ils aient eux-mêmes cette volonté... Si les Flamands y arrivent, pourquoi pas nous? Le jour où vraiment on aura le coeur de s'adresser aux gens, et pas seulement aux élites culturelles, mais à tous ceux qui veulent se distraire en rentrant du boulot, à tous ceux qui ont besoin de rire, de se changer les idées, besoin d'histoires, de sensations, de spectacle, ce jour-là on ouvrira un boulevard aux scénaristes, et ce sera dans l'intérêt de toute la profession, et du public, qui est tout de même le premier ayant-droit du cinéma belge : à travers ses impôts, c'est lui qui paie une partie de l'addition !... J'espère qu'un jour, les scénaristes auront le pouvoir de lui rendre la part de plaisir qui lui est due.

Merci et bonne chance pour la suite!

20 octobre 2008

Interview : Nicolas Durand-Zouky

Il a imaginé Léa Parker, il a écrit pour Plus Belle la Vie, et il est désormais le créateur de la série "Disparitions" (bientôt sur France 3): oui, c'est un poids lourd de la fiction française que j'ai le plaisir d'interviewer aujourd'hui, j'ai nommé Nicolas Durand-Zouky.

Votre carrière de scénariste à démarré relativement tard, puisqu'à la base vous étiez assistant réalisateur et formateur. Comment vous-êtes vous retrouvé à la tête de séries à succès?

Nicolas Durand-Zouky: En réalité, j'écrivais des scénarios et des bibles de séries la nuit tout en travaillant le jour comme assistant réal et comme formateur. Le hasard a fait qu'en 2001, j'ai eu à choisir entre ces deux passions (le plateau et l'écriture) puisque dans la même semaine on me proposait un poste d'assistant réalisateur sur le Long-métrage de Julie Lopez-Curval, "Bord de mer" (qui un an après décrochait la Caméra d'or) et que je signais avec M6 pour développer la série "Léa Parker". J'ai opté pour le second, et ma vie a alors basculé complètement dans le scénario télé. Trois ans de développement plus tard, "Léa Parker" était enfin diffusée et je m'envolais vers d'autres aventures télévisuelles, en travaillant sur une nouvelle série un peu particulière pour M6, "Ma Terminale" (réalisée par Stéphane Meunier) puis en intégrant la première équipe de "Plus belle la vie" dont je connaissais déjà deux des créatrices, Bénédicte Achard et Magaly Richard-Serrano que j'avais cotoyées avec bonheur sur "Léa Parker" (comme ce fut le cas pour Jean-Marc Rudnicki).

Vous avez été l'un des initiateurs de l'écriture collective sur les séries françaises: aujourd'hui, quel recul avez-vous sur cette méthode?
Le problème du terme "écriture collective" c'est qu'on peut mettre tout et n'importe quoi derrière. Pour moi, il s'agit avant tout de réunir une équipe d'auteurs qui ont envie de travailler ensemble pour apporter leurs talents, leurs différences et leur complémentarités au service d'une histoire. Il n'y a d'ailleurs pas de méthode à proprement parler. Je n'ai pas travaillé de la même manière sur "Plus belle la vie", "Coeur Océan", ou sur "Disparitions". A chaque série doit correspondre une manière de travailler. De même, il n'est pas indispensable (comme certains producteurs et diffuseurs ont parfois tendance à le penser) de fonctionner sur tous les projets en atelier. Le plus efficace est de trouver la meilleure formule adaptée à chaque projet. Pour ma part, je pense surtout qu'il est utile de travailler à plusieurs quand on est sur des séries longues à écrire dans des temps courts (on réfléchit plus vite à plusieurs) ou dans des fictions chorales (la multiplicité des auteurs apporte ainsi davantage à la multiplicité des points de vue des personnages). Les scénaristes français commencent de plus en plus à s'y mettre et trouvent de plus en plus de plaisir à travailler ensemble, cette notion de plaisir étant indispensable pour pouvoir fonctionner en équipe et pour pouvoir en donner aux spectateurs.

Quel est le cheminement de votre pensée dans les premiers instants de la création d'une série TV?

Ca dépend des séries. Mais en général, j'aime bien partir des personnages. Savoir qui ils sont, ce qu'ils vont nous raconter et ce qu'on va pouvoir vivre avec eux. Après, il y a l'univers dans lequel ils vont évoluer, ce qui va les mettre en interaction, en mouvement, et ce qui va faire que du croisement de leurs trajectoires naisse l'histoire. Il faut d'abord avoir envie de raconter quelque chose, sur le monde, sur la société qui nous entoure, sur les êtres humains ou sur ce qui nous attend demain. Quand j'ai créé "Léa Parker", ma première envie était de parler d'une jeune femme prise dans une triple vie, entre son envie d'être performante au boulot, d'avoir une vie familiale réussie et de s'épanouir sentimentalement... Une équation complexe à laquelle beaucoup de jeunes femmes (et de jeunes hommes) d'aujourd'hui sont confrontés. Sur "Ma Terminale", c'était un retour sur mes années lycées et sur cet étrange phénomène qui fait que, quel que soit le lycée où on se trouve, on retrouve le même genre de structure sociale (les leaders d'opinion qui n'hésitent pas à s'attaquer aux autres, ceux qui leur résistent et la majorité silencieuse qui peut parfois faire beaucoup de bruit quand on la bouscule). Avec mes collègues de "Plus belle la vie", on avait envie de parler de notre société, que ça soit d'un point de vue familial, politique, chez les jeunes comme chez les moins jeunes, et le quartier du Mistral est un magnifique terrain pour raconter une multitude d'histoires à la fois collectives et personnelles... Et sur "Disparitions"... Mystère... Vous verrez ça bientôt sur France 3...

Quels sont vos modèles en matières de séries TV?
Mes modèles sont pour la plupart américain. Pour moi, la plus aboutie reste "Six feet under". J'ai dévoré les cinq saisons et j'en suis encore tout secoué rien que d'y repenser. Après, il y a bien sûr la fondatrice "Twin Peaks" (surtout la saison 1), l'incroyable "Profit" (il faudrait lancer une souscription pour qu'on puisse au moins aller au bout de la saison 1). Il y a eu aussi "The Shield", "Le caméléon", "Millenium", "Le prisonnier", "Amicalement vôtre", etc... Côté français, malheureusement, il y a moins d'élus. J'avais été assez fan de "Police district", mais pour le reste, j'ai du mal à trouver mon bonheur... Cela dit, tous les beaux projets dont j'entends parler et la nouvelle génération de scénaristes qui est en train d'arriver me font penser que les choses vont probablement très bientôt changer. La fiction française n'est pas morte, loin de là...

Merci! On attend donc avec impatience la première de Disparitions. C'est le 1er novembre à 20h50 sur France3.

Voici le pitch:
"Estelle, la fille de Raphaël Sormand, physicien réputé et professeur à la faculté de Toulouse, est retrouvée morte dans une grotte des Pyrénées, victime d'un rituel macabre…
Dépêché sur les lieux pour enquêter sur cette affaire, Antoine Deslambres, policier spécialisé dans la lutte contre les sectes, est alors confronté à son mentor d'hier, Raphaël, auquel il voue une rancune farouche. Le professeur Sormand est pour lui l'unique responsable du drame qui l'a séparé de son grand amour de jeunesse, Claire Etxebarra, quinze ans plus tôt. Un drame survenu dans des circonstances étrangement similaires à celui qui endeuille aujourd'hui la famille Sormand...

Claire, devenue psychiatre, est aussi de retour à Toulouse, accompagnée de son fils Andreu et de Marie, l'amie qui l'a aidée à se reconstruire après le drame d'il y a quinze ans. Drame qui a cloué Claire dans un fauteuil roulant pour le reste de ses jours.
Un retour aux sources imposé par le destin, des faits inexplicables, des blessures intimes jamais cicatrisées...

Claire, Antoine et Raphaël voient à nouveau leurs vies s'entremêler, dans ce véritable triangle des Bermudes pyrénéens qui va les amener à s'affronter, à s'aimer et à se déchirer au fur et à mesure que le mystère entourant la mort d'Estelle s'épaissit…"

05 septembre 2008

Interview : Manon Dillys

D'abord assistante réalisatrice, Manon Dillys a réussi se faire une place dans le cercle fermé des scénaristes français. Elle est aujourd'hui une valeur sûre de la fiction hexagonale, avec un tableau de chasse où figurent toutes les grandes séries de l'époque: Julie Lescaut, Diane: femme flic, RIS, ou encore l'éphémère Rose et Val. En outre, elle est l'auteur de plusieurs romans pour la jeunesse (Les petits archéologues chez Bayard Jeunesse). Pour l'Auteur Inspiré, elle raconte son parcours, ses craintes et ses espoirs.

Qu'est-ce que qui t'a poussée à devenir scénariste?
Ça va faire un peu cliché mais ma passion pour l’écriture remonte à très très loin. A 7/8 ans j’écrivais des histoires, je dessinais des BD. J’ai eu le déclic un jour vers 8 ans, en lisant une histoire et en me disant « il n’y a qu’un tome et j’ai bien envie de lire la suite. Et si j’écrivais la suite des aventures de ce héros ? » Je me souviens de cette sensation grisante de liberté face à la page blanche, l’idée que tout était possible et que j’allais décider de tout. En plus, j’étais une petite fille très timide, et l’écrit a toujours été pour moi une façon de m’exprimer. Après, vers 15 ans, j’ai commencé à écrire des romans (inachevés à ce jour, la littérature n’a sûrement pas perdu grand chose !), et là je ne me disais même pas « je vais être écrivain », mais j’étais intimement persuadée que j’allais le devenir, juste parce que… ça ne pouvait pas être autrement ! (C’est chouette cette interview, ça coûte moins cher qu’une psychanalyse !)

A partir de quand t'es-tu rendu compte que ce rêve avait une chance de devenir réalité, et, partant de là, qu'as-tu mis en œuvre pour y arriver?
Au moment d’entrer dans la vie active, bizarrement, j’avais complètement « oublié » cette envie d’écrire. Le français était de loin ma matière de prédilection au lycée, et j’ai fait un cursus littéraire typique (hypokhâgne, khâgne, fac de lettres) mais sans savoir vraiment ce que j’allais faire après. J’ai bifurqué vers le théâtre, tout doucement, et découvert l’écriture théâtrale, et ça m’a beaucoup plu. C’est là qu’est revenue l’envie d’écrire, et puis tout naturellement, l’envie d’écrire des scénarios. J’ai donc ajouté une année d’étude « cinéma » à mon cursus. Je voulais écrire, mais je n’imaginais pas sérieusement pouvoir vivre de ma plume. Ça me paraissait beaucoup trop difficile. Finalement, je suis devenue scénariste presque par hasard ! Une belle rencontre avec un jeune scénariste, un « trou » dans mon emploi du temps de jeune assistante-réalisatrice (j’avais 25 ans), et hop ! J’ai tenté ma chance et écrit avec lui. C’était une période faste où les producteurs manquaient d’auteurs sur des séries connues. Une productrice nous a laissé notre chance, et ça a marché très vite. Et très vite j’ai commencé à gagner ma vie, et je n’ai eu envie de faire que ça !

Tes études de lettres t'ont-elles été utiles, en tant que scénariste?
Franchement… oui, si on considère qu’elles m’ont appris une rigueur dans la construction (construire une disserte de français, ça peut s’apparenter à construire une mécanique dramatique). Pour le reste, non. J’ai tout appris de la technique dramaturgique sur le tas, en mettant les mains dans le cambouis. Il n’y a qu’en forgeant qu’on devient forgeron… Mais je connais tellement de cursus de scénaristes différents, que je peux t’assurer qu’il n’y a pas besoin d’avoir fait des études de lettres pour devenir scénariste. Je connais des scénaristes qui, auparavant, étaient ingénieurs, comédiens, hôtesses de l'air, musiciens, profs… C’est ça que je trouve génial dans ce métier : avec beaucoup (beaucoup ! beaucoup !) de travail et de motivation, tout le monde peut y arriver.

Tu écris aussi des romans pour la jeunesse. C'est très différent du métier de scénariste?
La technique de base n’est pas différente : structurer un récit, c’est pour moi, le même travail quand on écrit un roman, que quand on écrit un scénario. Après, il y a bien évidemment une façon de traduire cette structure qui diffère. Quand on écrit un scénario, il faut penser « visuel ». Une description de roman pourra laisser libre cours à des images, à une poésie qui ne passera jamais dans un film. Ainsi, je trouve que les adaptations de Fred Vargas sont quasiment impossibles à faire. C’est-à-dire que quand on a lu ses livres, on ne peut absolument pas retrouver dans une adaptation télé ou cinéma, les images qui passent dans la tête d’Adamsberg.
Le scénario se doit d’être efficace, pragmatique, en tout cas, beaucoup plus que le roman. C’est sûrement parce qu’il n’est pas un objet en soi, mais « juste » un outil qui aide le réalisateur à faire l’objet artistique : le film. Un roman, au contraire, se suffit à lui-même.

C'est plus facile d'écrire un roman ou un scénario?
Comme je suis avant tout scénariste, je trouve qu’écrire un roman est plus difficile qu’écrire un scénario, au sens où l’écrivain doit, en plus, maîtriser le style, maîtriser la langue. Un bon scénariste peut écrire un bon scénario avec un style atroce, et même des fautes d’orthographe ! Ecrire avec style et trouver « son » style, c’est à mes yeux le travail le plus dur. Quand j’ai écrit mon roman pour enfant, j’en ai fait l’expérience. L’éditrice trouvait l’histoire géniale mais le style atroce ! Elle m’a proposé de retravailler avec Sidonie (NDLR: Van Den Dries, co-auteur des Petits Archéologues), que je ne connaissais pas à l’époque et j’ai accepté. J’ai beaucoup appris en travaillant avec elle, et elle avec moi, je crois.

En tant que scénariste, tu as touché à toutes les grandes séries françaises, qui ont souvent un univers très fermé et une longue histoire derrières elles. Comment fais-tu pour y imprimer ta "patte"?
J’ai démarré ma carrière avec ces séries, c’est un passage obligé pour tout jeune scénariste. La qualité première d’un jeune scénariste, c’est l’adaptation. Il doit pouvoir s’adapter à toute série, à ses codes. Oui, il y a beaucoup de contraintes, mais il reste toujours un espace suffisant pour y mettre de soi, pour créer des personnages. Et c’est bien connu, parfois la contrainte est très stimulante. Par la suite, on a envie de vendre des projets plus personnels. C’est un peu mon cas, en ce moment.

T'est-il déjà arrivé de tomber en manque d'inspiration au pire moment? Comment tu gères le stress dans ce cas?
Oui, bien sûr, ça peut arriver. Ceci dit, en anticipant les dead-lines, on n’est jamais vraiment en panique totale. Sinon, j’ai mes trucs pour débloquer mon imagination. Si je travaille sur une série, je visionne des DVD d’épisodes déjà réalisés. Parfois, il me suffit de lire un livre ou de regarder un film dont la problématique est proche de celle que je traite (ou pas). Regarder et observer le travail des autres est toujours formidablement motivant, je trouve. Quand, je suis vraiment coincée sur un problème de structure, ça peut aussi m’arriver de demander l’avis d’un ami scénariste (et comme j’ai la chance d’avoir un scénariste à la maison, les ateliers brainstorm/lecture sont monnaie courante chez nous !)

Tu as plusieurs projets en cours en ce moment, mais de nos jours, c'est plutôt rare les scénaristes qui ont du boulot, non?
L’audiovisuel français est clairement en crise. Heureusement, beaucoup de scénaristes ont encore du travail. Mais actuellement, le gouvernement prépare une série de décrets dérégulant la pub sur les chaînes privées et instaurant de nouvelles règles entre les producteurs et les chaînes en matière d'obligations de production. TF1, qui actuellement doit consacrer 16 % de son chiffre d'affaires à la production audiovisuelle, aimerait ramener cette obligation à 11 %. Notre travail est clairement menacé, et si ces décrets passent, beaucoup d’entre-nous se retrouveront vraiment au chômage ! L’autre menace, c’est d’être de plus en plus amené à développer des projets qui ne verront jamais le jour sur les écrans. C’est un peu la politique de TF1 en ce moment : développer beaucoup l’écriture, et sélectionner ensuite les projets qu’elle mettra en production. Pour nous, cela risque d’entraîner un manque à gagner énorme au niveau de nos rémunérations car nous toucherons beaucoup moins de droits de diffusion.

Quels sont tes projets pour l'avenir?
Actuellement, je travaille encore sur Paris 16, et sur un projet de 6X52 pour France 3, dont je ne suis pas la créatrice, mais qui est très prometteur ! Mon objectif est d’arriver enfin à vendre un ou des projet(s) plus personnels. Et vu la conjoncture, c’est très difficile. Mais il faut y croire ! Et puis sinon, il me reste juste à devenir « écrivain »... Une broutille, quoi !

Qu'est-ce que tu regardes à la télé? Quelles sont tes séries préférées?
Beaucoup de séries américaines! Côté comédie, j’ai une vraie passion pour Weeds dont j’attends la saison 3 avec impatience. J’adore Desperate Housewifes, comme beaucoup. Californication était aussi une vraie bonne surprise. Sinon en vrac : Lost (je marche comme une vraie gamine), The wire (excellente série policière), Regenesis, Grey’s anatomy (j’avoue que j’ai un peu décroché à la saison 3), Dr House, Rome, The west wing... J’ai vu quelques épisodes de Big love, The L word, des séries intéressantes même si on n’a pas toujours le temps de tout visionner. Je n’ai même pas encore eu le temps de regarder Ugly betty ! Ca craint quand même ! Hormis les américains, je recommande l’excellent Jekyll et The office (séries anglaises) et Les Bougons, une série hilarante québécoise. Côté français, j’ai bien accroché à la deuxième saison d’Engrenage. M6 a produit aussi de très bonnes séries l’année dernière, comme Les bleus ou Cellule Identité. Sinon, je regarde des mini-séries (type Clara Sheller) ou des unitaires (il y en a de vraiment très bons !)

Voilà, c'est déjà fini! Merci beaucoup à Manon Dillys pour avoir répondu à nos questions! Souhaitons lui beaucoup de succès pour ses futurs projets!

26 juin 2008

Interview : Cédric Perrin & Jean-Christophe Hervé

On a tendance à imaginer les scénaristes comme des êtres solitaires, recroquevillés devant leur écran d'ordinateur, à l'écart du monde civilisé. Ce n'est pas le cas de Cédric Perrin & Jean-Christophe Hervé, duo de scénaristes en activité depuis quelques années. Comme aux Z'Amours, ils ont répondu à mes questions sans connaître les réponses de l'autre... Résultat de l'interview croisée: ils cultivent leur esperluette avec beaucoup d'humour et de tendresse!

La rencontre

Comment vous êtes-vous rencontrés?
Cédric: « C'était fin 2004. Je venais de m'inscrire à l'association "Séquences 7", affiliée à l'UGS. Quand je me suis présenté, j'ai parlé de la façon dont je voyais la fiction en France, de ce que je pensais des dialogues et toutes ces choses un peu prétentieuses qu'on dit quand on ne connaît pas vraiment la réalité. Il s'est reconnu dans ce que je disais. »

J-Christ: « On s'est foutu de la tronche de tous ces scénaristes, avec un sale esprit de petits cons qui croient pouvoir tout révolutionner, et c'est là qu'on a vu qu'on s'entendait vachement bien. Pour voir si il y avait la même entente dans l'écriture que sur l'ironie tête à claque, on s'est fait lire mutuellement des trucs qu'on avait écrits. Ça a fait tilt. »

Cédric: « Nos regards se sont croisés, le coup de foudre a été immédiat. On a mangé une pizza, il a posé sa main sur ma cuisse et c'était parti ! »

Vous avez eu rapidement des contrats?
J-Christ: « En ce qui me concerne, c'est une longue histoire. J'ai toujours travaillé à la télé, comme assistant-réalisateur ou comme réalisateur. J'ai co-écrit et réalisé un documentaire sur la musique cubaine pour Arte, il y a déjà de cela quelques années. Mais ma nouvelle vie de scénariste professionnelle a commencé avec l'écriture d'un épisode pour la série C com ç@, pour France 2. »

Cédric: « En fait on a eu nos deux premiers contrats à peu près en même temps, je crois. L'un pour la série jeunesse de France 2, C com ç@, et l'autre pour une série fantastique qui en est restée au stade du scénario, intitulée Dark Stories. Dans les deux cas, ça s'est passé par l'intermédiaire des blogs. Pour Dark Stories, le producteur lisait mon blog et m'a contacté par mail. Ca s'est vite et bien passé, on est allé jusqu'à la version dialoguée. Pour C com ç@ c'est Aurélie Marteau qui nous a filé le tuyau. »

J-Christ: « Le directeur de collection, Elie G. Abécéra, cherchait des auteurs et il nous a donné notre chance. Je lui en suis reconnaissant pour la vie, parce que tout le monde n'a pas cette démarche. Après ça, tout s'est enchaîné assez vite. Le plus dur, c'est de mettre un orteil dans l'engrenage. »

Cédric: « Ce sont ces deux rencontres qui nous on permis de commencer, parce que dans ce milieu, comme dans beaucoup d'autres, on ne te laisse pas vraiment ta chance si tu n'as rien fait avant. »

Ces contrats vous ont mené à un agent?
Cédric: « Oui! Avec ces deux contrats, et sous l'oeil bienveillant de Simon Jablonka, on a rencontré l'agent Lise Arif. Tout s'est ensuite enchaîné... »

J-Christ: « Comme elle n'est pas très difficile, elle nous a pris tout de suite (rires). Au début, elle nous a fait rencontrer pas mal de producteurs, nous a lancés dans le grand bain. Ça a fini par porter ses fruits. Mais c'est vrai qu'on lui a aussi apporté pas mal d'affaires de notre côté (Paris 16, Graine de maire…). Aujourd'hui, on est arrivés à se créer notre petit réseau, qui nous permet de trouver du travail, et on a de moins en moins besoin d'elle. Lise s'occupe alors surtout des contrats et des négos. Mais on sait qu'au moindre coup dur, elle nous fera rebondir en nous relançant sur d'autres pistes. Elle a un côté "maman" qui n'est pas désagréable. Même si parfois, c'est nous qui devons lui remonter le moral. Au bout d'un moment, nos relations prennent fatalement une dimension affective assez forte. »

La vie de couple

L'écriture en binôme, ça se passe comment?
J-Christ: « Ca va, jusqu'à maintenant, je n'ai pas encore eu d'envies de meurtre! »

Cédric: « On se ressemble beaucoup mais nous ne sommes pas des clones. Donc, parfois, c'est vrai que nous ne sommes pas d'accord, mais c'est vraiment rare. On écrit séparément, mais on en discute toujours avant de livrer aux producteurs. On tombe souvent d'accord, ou on fait confiance à l'autre quand on a un doute. Parfois, l'un des deux sent plus "la chose" que l'autre. »

J-Christ: « Je crois que si ça marche bien, c'est qu'on est maintenant assez conscients des préférences de chacun (scénaristiques j'entends). Et quand quelque chose ne va pas, on arrive à se le dire très vite et très franchement, ce qui évite les non-dits et les quiproquos. Maintenant, chacun a sa méthode. Lui a besoin d'écrire pour pouvoir écrire (ça peut paraître logique). Moi j'ai plus besoin de brainstormer à deux avant d'écrire. Je crois beaucoup à la maïeutique, l'accouchement de la pensée et des idées. Mais ça, c'est mon côté psy…En fait, le vrai avantage d'être à deux c'est surtout pour la PS3. Le mode coopératif sur Resistance: Fall of man, c'est quand même de la bombe! »

Vous divisez les gains en deux?
J-Christ: « Ah oui tiens, tu as raison, on divise en deux, j'y avais jamais réfléchi (rires). En fait, à deux on arrive à travailler sur plus de projets, donc ça compense. Quand on bosse sur deux ou trois séries en même temps (si si, ça nous est arrivé), le volume de travail devient vite important. Mais, à vrai dire, ce n'est pas une question qui m'obsède. »

Cédric: « La question ne se pose pas vraiment, puisqu'on signe toujours tout à deux. Les producteurs ne savent pas qui a fait quoi. En fait je crois que les producteurs préfèrent ça. Ca doit les rassurer. Ils se disent que le premier a l'air vieux et que le second a l'air con mais qu'ensemble, ça peut donner quelque chose ! »

J-Christ: « Ils savent qu'à deux, il y en aura toujours un qui pourra assurer si l'autre est malade ou en vacances, et puis ils se disent qu'on aura deux fois plus d'idées ! »

Aujourd'hui, vous pourriez retourner à l'écriture en solo?
Cédric: « Tant que ça marche bien entre nous, il n'y a pas de raison que ça s'arrête. Je crois que nous avons encore besoin de construire notre écriture à travers ce binôme. »

J-Christ: « J'avoue que maintenant que j'ai goûté aux joies de l'écriture à deux avec un partenaire "sur mesure", je ne sais pas si ça m'amuserait de me retrouver seul sur un projet. Ça ne veut pas dire que je n'y arriverais pas. Mais le coeur y serait moins. Et être heureux dans ce qu'on fait, partager ce qu'on fait avec des gens qu'on aime, c'est quand même pas loin du bonheur… »

Cédric: « Après, je pense que nous aurons envie de raconter des choses qui seront peut être plus personnelles. Ca peut être pour le cinéma, ou pour autre chose. J'écris une BD en ce moment et je le fais tout seul. Je crois que ça sera nécessaire à notre équilibre. Mais pour le moment, qui plus est à la télévision, on est et on sera toujours plus forts tous les deux. Parce qu'en face, je peux te dire qu'ils sont nombreux ! »

L'écriture

L'écriture d'une série jeunesse est-elle particulière?
Cédric: « Oui, on doit faire plus attention à ce qu'on dit et à ce qu'on montre. Pour les scène de sexe en groupe, par exemple, c'est plus compliqué. »

J-Christ: « Il faut surtout faire attention à ne pas parler d'alcool ou de choses que la morale réprouve. Bref, toujours avoir une arrière pensée éducative. On divertit les têtes blondes, mais on les éduque aussi un peu au passage. Ça leur fait pas de mal à ces morveux ! Après, il ne faut pas non plus trop s'autocensurer. Il ne s'agit pas de faire les Bisounours. Les mômes vivent dans la même réalité que nous, et ils savent plein de choses. Faut pas les prendre pour des débiles. L'équilibre se fait en discussion avec la chaîne. Je dois dire que sur France 2, la qualité de notre interlocutrice permet de faire en sorte que tout le monde soit heureux là-dessus. »

Cédric: « Mais c'est très plaisant à écrire parce que pour le moment, en France, la fiction jeunesse est pratiquement le seul endroit où l'on peut se permettre du délire, du non sens, des situations et des gags très visuels. Comme si seuls les enfants aimaient ça. C'est aussi le seul lieu où on peut faire un peu de teen-drama, qui est un genre que j'aime particulièrement. En tout cas je ne me sens pas du tout à l'étroit dans ce domaine là. je crois d'ailleurs que comme il y a moins de pression (de budget, d'audience), on y est plus libre qu'en access et en prime. »

Vous travaillez en ce moment à la création d'une nouvelle série. Comment le projet a-t-il démarré?
Cédric: « C'est Laurent Germain Maury, un réalisateur qu'on connaît bien, qui nous a appelé un jour en nous parlant de son concept de départ. On s'est fait une réunion avec lui, pour bien comprendre son envie de départ, puis on a brainstormé pour en faire quelque chose qui nous ressemble un peu plus. »

J-Christ: « On a fait une bible, avec description des personnages et développement des synopsis sur 8 épisodes, soit une saison complète. Même si ça reste dans les grandes lignes, ça permet d'avoir une bonne idée du potentiel des intrigues. On a imaginé une fin bouclée ainsi qu'une fin en cliffhanger, pour relancer sur une saison 2 encore plus haletante. »

Cédric : « Je me suis occupé de la description des personnages et, comme je le fais souvent, j'en profite pour y lancer des débuts d'arches narratives relatives aux personnages. »

J-Christ: « Si les personnages sont riches, leurs interactions seront importantes, et les intrigues d'autant plus faciles à imaginer. Même si c'est beaucoup de travail, hein ! »

Pendant l'écriture, vous avez déjà en tête la chaîne qui diffusera la série?
J-Christ: « On essaie d'abord d'écrire la série qui nous plait, c'est-à-dire qu'on aimerait voir à l'écran. Sinon, à quoi bon? Il faut que l'envie soit là, très forte, et qu'on prenne beaucoup de plaisir. Ensuite, on sait bien qu'il va falloir penser aux questions "Pour qui, avec qui…etc". »

Cédric: « Notre projet a un peu voyagé. Il est allé à Canal... puis au Canada. Là, les choses se sont un peu accélérées. Un gros producteur de là bas s'est dit intéressé. Ca impliquait aussi une grosse chaîne d'ici. On s'est donc lancé dans des petits synopsis pour chacun des 8 épisodes de la première saison. C'est seulement là que la série s'est révélée à nous, parce qu'on rentrait vraiment dans le vif du sujet. Avant cette étape, ça restait un peu abstrait. On sait maintenant à quoi nous avons envie qu'elle ressemble, mais le chemin est encore long. Le fait d'écrire en pensant à la chaîne, je crois que tu ne peux pas t'y empêcher. Même si là on évite parce que sinon on se dit que ça ne se fera jamais... »

J-Christ: « Avant de "lisser" la série dans le sens de ce qu'on pense que peut-être ils aimeraient, on préfère leur apporter ce qu'on a fait avec nos envies et nos goûts, et on verra bien. Il sera toujours temps plus tard, en fonction de leur réaction, de retravailler tout ça. Mais pas question là encore de s'autocensurer, ni d'essayer de prévenir des réactions qui ne seront peut-être pas du tout celles auxquelles on pouvait s'attendre. »

Quel est votre avis sur le rapport de la commission Copé, et son impact sur l'avenir des scénaristes en France?
Cédric: « Je suis plutôt de nature optimiste, donc je pense qu'on va pouvoir continuer à écrire et à faire des choses avec le service public. Et je crois vraiment que la suppression de la pub est une bonne chose. Alors après, on pourra toujours parler du financement. mais ce n'est pas à nous de régler ce problème, je crois. Quant à notre avenir à nous, je sais qu'il sera fait de hauts et de bas, comme c'est le cas depuis nos débuts. Mais si tu n'as pas pleinement conscience de ça, je crois qu'il est inutile de faire ce métier ! The best is yet to come ! »

J-Christ: « Il y aura toujours des histoires à raconter et des gens pour vouloir les écouter. Et donc toujours des gens pour les produire et les diffuser. Sur le service public comme ailleurs. Maintenant dans quel volume, est-ce qu'il y aura des morts ? Je ne sais pas. Le morcellement de l'audience, avec la montée de la TNT, peut laisser espérer que les petites chaînes auront un jour les moyens de produire elles aussi des fictions (cf. NRJ12). Ça devrait, à terme donner du boulot à pas mal d'auteurs. Je ne suis pas vraiment pessimiste là-dessus. On vit, c'est sûr, une période d'agitation et ça va tanguer un peu pendant quelques temps. Mais je crois qu'à terme, une fois la tempête passée, le ciel bleu devrait à nouveau revenir pour les auteurs, les producteurs, les diffuseurs, et aussi les téléspectateurs. Parce qu'ils veulent des séries, mais des "bonnes" séries. »

Si vous voulez en savoir plus sur ce duo de scénaristes, rendez-vous sur leurs blogs : Drama drama drama !(Cédric) et Journal dans ma tête(Jean-Christophe). Tout ce qu'on peut leur souhaiter, c'est plein de succès et de réussite pour la suite de leurs aventures trépidantes!

16 juin 2008

Interview : Jean-Marc Rudnicki

Jean-Marc Rudnicki écrit des séries françaises depuis 10 ans. Julie Lescaut, Diane, femme flic, Une femme d'honneur, Les Cordier, juge et flic, Léa Parker, et encore bien d'autres font partie de son palmarès. Il est le créateur de série Cellule Indentité, diffusée sur M6. Il est également connu chez les scénaristes amateurs pour son livre "Ecrire un court-métrage" paru aux éditions Dixit. En résumé: le pro qu'on aimerait tous devenir! Il a eu la gentillesse de répondre à mes questions.

Comment êtes-vous devenu scénariste?
Jean-Marc Rudnicki: Mon premier pas dans ce métier date de 1998, suite à une rencontre avec la productrice Isabelle Fauvel. Elle m'a placé sur une série d'animation pour France 3. Puis de fil en aiguille, j'ai fait la connaissance de Judith Louis (actuellement conseillère de programme à France 2) - à cette époque directrice littéraire chez Telfrance, et qui s'occupait de la série "Les Cordier, juge et flic". Encore jeune et peu expérimenté, je n'ai pas pu mener ce texte jusqu'à son terme. Mais ce fut une très bonne "mise en bouche" ; j'ai pu aller sur le tournage, rencontrer les acteurs, et prendre conscience des contraintes de production d'un téléfilm. Par la suite, j'ai travaillé sur du sitcom, puis des séries d'access, avant de me focaliser sur le prime-time policier, en partie pour TF1.

Vos débuts ont-ils été faciles?
En ce qui me concerne, rien ne s'est enchaîné facilement. J'avais pourtant cru qu'en ayant fait un "Cordier", tout irait plus vite. Pendant deux ans, je me suis retrouvé sur des plans "galère", mal payés, et j'avais choisi un agent débutant, qui n'a pas su faire fructifier mon maigre capital de scénariste. Mais j'ai tenu bon. Quand on me jetait par la porte, je fracassais la fenêtre ou je passais par la cheminée ! Et puis, comme souvent, il y a quelqu'un qui vous repêche du caniveau, croit en vous, et vous redonne votre chance. Dans mon cas, cet ange gardien s'appelle Marie Guilmineau. Nous avons travaillé ensemble sur un projet de série pour France 2. Elle ne s'est pas faite, mais Marie m'a jeté dans les bras de l'agent Lise Arif (que tout le monde connaît bien). Et depuis, je ne chôme pas !

Qu'en est-il aujourd'hui? Et comment voyez-vous l'avenir?
Les 5 dernières années étaient beaucoup plus stables qu'aujourd'hui. M'étant spécialisé dans le "polar", j'avais du travail à foison. J'écrivais "à la commande" sur des séries appréciés du grand public et j'étais assuré d'avoir mon "carnet" plein au moins sur une année voire deux. Sans parler de la culbute des droits d'auteur à la diffusion. Aujourd'hui, avec le changement de comportement du spectateur, suite à l'apparition de nouveaux réseaux télévisuels (TNT, Internet...), l'audience a baissé partout, y compris sur des chaînes leader comme TF1. Quant au service public, il subit actuellement une mutation majeure, liée à la suppression de la publicité. On ne peut pas dire de quoi demain sera fait. Et je pense ne pas être le seul à m'interroger sur l'avenir de mon métier. Mais je reste optimiste. La télévision aura toujours besoin de "conteurs".
Quelque soit le format, ou le genre...

Que pensez-vous du format 52' qui s'impose de plus en plus?
J'ai le sentiment qu'en matière de série, le 52', est le bon format. Le 90' marche bien pour les "unitaires", mais dans un polar, vous vous retrouvez avec une intrigue secondaire (familiale, le plus souvent) qui alourdit le rythme, et vous complique la vie quand il faut faire des modifications. Et ça arrive souvent. Si vous écrivez votre 52' en 4 ou 5 actes, votre vision du texte est plus claire. Je dis souvent que modifier un 90', c'est comme modifier la trajectoire du Titanic ! C'est plus compliqué... Est-ce à dire pour autant qu'il ne faut plus faire que du 52' ? Absolument pas. Tout dépend du projet. Force est de constater que ce format n'a pas été le sauveteur annoncé de l'audience en berne. Je crois davantage au sujet qu'à son format.

Comment réagissez-vous devant les critiques parfois violentes que la presse adresse aux séries françaises?
Il y a une certaine méfiance de la presse, et un à priori des téléspectateurs jeunes notamment, vis à vis des nouvelles fictions françaises. Nous l'avons constaté avec "Cellule Identité" (série pour M6, créée avec mon coauteur Simon Jablonka) en surfant sur les forums ou les blogs. "Encore une série au rabais..." "C'est français, je regarde pas..." Etc. De quoi vous flinguer le moral quand vous avez travaillé sur un projet pendant deux ans ! Les américains ont une telle avance sur nous, que la barre est très haute. Quand une série est estampillée "USA", les jeunes ont le sentiment qu'ils auront une narration vive, moderne, en phase avec eux. Et ils n'ont pas tort ! Par contre, quand ils font l'effort de venir voir les séries françaises, ils sont souvent agréablement surpris.

Quelles sont vos références en matière de séries TV?
Un peu celles de tout le monde : "Grey's..." "Desperate..." "Californication"... "Weeds"... "Sopranos..." "The office"... Mais aussi des séries françaises : les premières saisons de "Avocats & Associés", "Engrenages Saison 2"...

Merci!

30 mai 2008

Interview : Aurélie Marteau

Je suis très heureux de vous annoncer le retour de la rubrique des interviews, parce que c'est un aspect du blog qui me tient à cœur - après tout, je suis journaliste de formation, quoi de plus normal que d'aimer poser des questions à mes idoles?

L'idole d'aujourd'hui, c'est Aurélie Marteau. Si vous n'êtes pas un habitué de la scribosphère, son nom ne vous dit peut-être rien. Et pourtant, la lecture de ses blogs (dont le dernier, Saison 3) est réjouissante. Partie de rien - au même point que vous et moi, chers lecteurs - Aurélie a raconté au monde entier son ascension dans le métier ô combien passionnant de scénariste. Une ascension qui n'est pas sans mal, comme nous allons le voir.

Bonjour Aurélie, raconte-nous comment tu es devenue scénariste.
Aurélie Marteau: C'est un peu un coup de bol. Je connaissais des scénaristes, Cedric et JC, qui m'ont présentée au producteur de Graine de Maire, une série en cours d'élaboration. De là, tout s'enchaîne: je le rencontre, je passe le test de la série et je suis recrutée. Avec la promesse de ce contrat (et sur présentation de Cedric), je rencontre Lise Arif (ndlr: l'agent de scénaristes la plus connue de France), qui me prend dans son écurie. Donc ce n'est pas particulièrement le fruit d'un long travail (même si j'ai travaillé longtemps avant que ça arrive), ce sont juste les circonstances qui se sont bien goupillées pour que ça se passe comme ça.

Démarrer comme scénariste, c'est financièrement viable?
A la base, il était prévu que j'écrive deux épisodes, le nombre prévu pour chaque auteur. J'ai rapidement fait mes comptes, et je me suis dit que je n'avais plus besoin de travailler comme ouvreuse dans un ciné pour vivre. J'ai donc quitté mon job. Malheureusement, le deuxième épisode de Graine de Maire se fait attendre, à cause de problèmes de production, et je n'ai plus de revenus. Aujourd'hui, j'envisage sérieusement de me retrouver un petit boulot !

Tu n'es donc jamais certaine du lendemain?
En ce moment, c'est vrai, je n'ai pas de travail rémunéré en perspective. C'est parfois un peu dur pour le moral mais cela reste vivable parce que je suis d'une nature confiante. Je prospecte, je travaille sur des projets personnels en espérant qu'une prod' posera une option... Je garde espoir ! Et surtout j'ai la chance d'être bien entourée.

A propos d'entourage, quel est le rôle exact de ton agent?
Elle me permet d'avoir une crédibilité, de passer certains "filtres" auprès des producteurs (qui feraient moins confiance à un auteur sans agent), elle me donne des numéros de téléphone... Concrètement, ce n'est pas elle qui me trouve du boulot, ce n'est pas son rôle, c'est à moi de passer les tests et d'être assez douée pour être embauchée. Ensuite, elle négocie, elle gère les contrats, la paperasse, elle relance les prod' pour que j'aie mes chèques. Il est clair que sans elle, ce serait plus difficile.

Comment s'organise le travail d'un scénariste en télévision?
Un producteur ou un auteur crée un concept de série, avec des personnages, un ton, une histoire... Des auteurs sont embauchés pour écrire cette série. Parfois, ça peut être à différents niveaux, pour écrire un épisode entier, ou juste les dialogues. Le directeur de collection est là pour s'assurer de la cohérence globale de la série, afin que dans chaque épisode le ton soit respecté, que les personnages agissent en accord avec leur caractérisation. Notre rôle d'auteur, c'est de créer des situations, des dialogues, etc...

Les scénaristes sont libres d'écrire ce qu'ils veulent?
Dans le cadre du concept de la série et des consignes qui nous sont données (qui peuvent être : 30% de scènes d'extérieurs / 70% d'intérieurs, 230 répliques, pas plus de tant de personnages dans une séquence, le ton, etc.), on a toute liberté. Mais il faut savoir que chaque étape de l'écriture (synopsis, séquencier, dialogué) est validée. Plusieurs versions sont prévues à l'avance, contractuellement. Cela signifie que le producteur pourra nous demander de ré-écrire deux fois la continuité dialoguée, par exemple.

Les chaînes de télévision interviennent-elles également dans le processus d'écriture?
Oui, les chaînes interviennent. Beaucoup pensent qu'elles interviennent trop et ne prennent pas toujours les bonnes décisions. Elles donnent des axes d'écriture, elles peuvent imposer des personnages, elles interviennent à tous les niveaux (même dans la réalisation et le choix des comédiens, voire des costumes !). Mais comme elles payent, beaucoup de prod' n'osent pas trop lutter.

Cela semble fort contraignant! N'y a-t-il aucune place pour l'initiative personnelle?
Bien sûr que oui. Par exemple, pour Graine de Maire, dans ma continuité dialoguée, une séquence n'allait pas. En réunion, avec les directeurs de collection, nous avons trouvé une autre solution pour raconter cette séquence. Mais ça ne me satisfaisait pas complètement. Une fois chez moi j'ai trouvé autre chose, et j'ai fait le pari d'écrire la scène de cette manière. C'est passé (mais ça aurait pu être refusé), ce qui veut dire que mon initiative a été appréciée. Ce n'est pas évident, parce que d'un côté, il faut répondre à une demande, avec un cahier des charges extrêmement strict, et de l'autre, c'est un travail créatif, donc avec une grande part d'interprétation et de subjectivité. Trouver un équilibre là dedans est sans doute ce qu'il y a de plus difficile dans le fait d'écrire pour une commande (qui peut être pour la télé ou le cinéma).

Cela ne provoque-t-il pas des tensions entre tous les intervenants?
Les rapports entre les producteurs, les auteurs et les diffuseurs sont très compliqués, et je crains de ne pas avoir encore assez d'expérience du métier pour les définir en détails. Cela dit, parfois ça se passe très bien, comme sur Graine de Maire. Mais l'auteur n'a pas de rapport avec les chaines, normalement. La hiérarchie classique, c'est chaîne > producteur > directeur de collection > auteur. En tant qu'auteurs, nous n'avons de rapports qu'avec le directeur de collection et la prod' (enfin, la encore ça dépend des séries, chaque cas a ses spécificités), qui sont là pour s'assurer que les auteurs répondent bien à la commande qui leur est fait, et qui interviennent donc au niveau de l'écriture. C'est finalement assez logique.

Quels sont tes projets et tes objectifs pour le futur?
J'ai des projets de série. Mais je n'ai pas vraiment de plan de carrière. L'objectif, c'est de vivre du métier de scénariste, ce qui n'est pas encore le cas maintenant.

Merci à toi et bonne chance pour la suite!

30 octobre 2006

Interview: Philippe Blasband

Philippe Blasband est probablement le scénariste belge le plus prolifique: auteur de Thomas Est Amoureux, La Femme De Gilles, Un honnête Commerçant, Une Liaison Pornographique, Le Tango Des Rashevski, et j'en passe, il a gentiment accepté de répondre à mes quelques questions.

Comment vous est venue la passion de l'écriture?
Philippe Blasband: Cela s'est passé de façon compliquée, entre plusieurs écoles de cinéma, plusieurs envies, plusieurs rencontres, etc. Le montage est une excellente formation, tant pour le scénario que pour la réalisation. Cela me semblait une bonne idée de débuter comme monteur. Et, en fait, j'adore le montage. Le montage, c'est à peu près le même travail que le scénario, à ce détail près: l'un est avant le tournage, l'autre après. Mais en Belgique, il y a beaucoup de monteurs, de très bons monteurs, et très peu de scénaristes. Et j'ai toujours écrit. Il y avait donc une place à prendre.

Plus jeune, vous avez toujours voulu devenir cinéaste?
Philippe Blasband : Oui. C'était ou bien le cinéma, ou bien la légion étrangère. Ou gigolo.

Quelle est votre méthode de travail?
Philippe Blasband: Cela dépend beaucoup du contexte, du type de scénario, des contraintes extérieures, de mes envies, etc. Je m'adapte. La méthode est différente si le scénario est une adaptation ou pas, si les producteurs me pressent ou pas. J'ai parfois terminé des scénarios en deux trois semaines (la Femme de Gilles), ou en cinq, six versions (une Liaison Pornographique), mais j'ai aussi traîné des scénarios pendant huit ans (Un honnête commerçant) et fait une cinquantaine de version, en recommençant plusieurs fois depuis le début (J'ai toujours voulu être une Sainte). Deux constantes néanmoins: j'écris toujours plusieurs scénarios à la fois. Et j'ai tendance, depuis un an, par commencer par écrire un traitement.

"Thomas est amoureux" est un film atypique qui s'est beaucoup fait remarquer pour son parti pris. Vous en aviez conscience en l'écrivant?
Philippe Blasband: Ce film n'a pas eu tellement de succès que cela. Mais je dois bien avouer qu'à part "la Couleur des mots", j'ai toujours voulu que les films dont j'écrivais le scénario ait la Palme d'or. Jusqu'à maintenant, j'ai toujours été très légèrement déçu. Plus sérieusement, j'espérais que ce soit un film particulier, un prototype. C'est la seule chance d'exister pour un film belge.

Pour un scénariste professionnel comme vous, comment s'organise une journée de travail?
Philippe Blasband: J'ai deux enfants, un chien, une femme comédienne, des obligations diverses: je serais incapable d'organiser ma journée. J'écris dès que j'ai le temps. Même si j'ai cinq minutes, j'écris ou je corrige. J'en ai développé une certaine tendance maladive à la graphomanie.

17 mai 2006

Interview: Xavier Deutsch

Xavier Deutsch est un écrivain belge né en 1965. Il a publié son premier roman (La nuit dans les yeux, Gallimard) en 1989 et a obtenu le prix Rossel (un prix littéraire belge important) en 2002 pour La belle étoile.

Il a bien gentiment accepté de répondre à ma question existentielle: comment écrire quand on doit gagner sa vie avant tout? (voir articles précédents)

Voilà sa réponse:

C'est un peu délicat pour moi de répondre à votre question : vous me demandez de quelle manière un auteur peut concilier sa vie professionnelle avec son activité d'écriture.
Et précisément, c'est (notamment) pour ne plus être embarrassé par ce souci que j'ai choisi de vivre de mon écriture : mon activité littéraire étant devenue mon métier, il n'y a plus de problème, et une activité ne marche plus sur les pieds de l'autre...

De quelle manière les choses se sont-elles passées pour moi avant de vivre de mon écriture? Oui, j'ai fait certaines choses : une thèse de doctorat, une année de service militaire, deux années de chômage. Et j'écrivais quand un roman devenait pressant, à l'intérieur de moi. Question de désir, d'organisation, et de volonté.

Financièrement, les choses n'ont jamais été vraiment faciles. Mais quand j'ai choisi de me lancer, de faire de l'écriture mon métier, j'étais au chômage, donc ce n'est pas non plus comme s'il avait fallu que je quitte une situation en or pour embrasser une carrière périlleuse.

Mais je me dis que j'ai quand même eu du culot et de l'audace, oui, d'oser faire cette démarche.

Cela fait maintenant dix ans : j'ai commencé le 1er avril 1996. Mais ceci dit, rien n'est jamais acquis : j'ai un statut d'indépendant, et je mesure chaque jour la précarité liée à ce métier.

Mais je n'ai absolument aucun regret...

Voilà, j'espère avoir répondu à vos interrogations.
Bien à vous,
Xavier Deutsch