Affichage des articles dont le libellé est Le rire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Le rire. Afficher tous les articles

19 mars 2012

L'enfant intérieur

En regardant de vieux épisodes de sitcom, je me suis rendu compte à quel point le comportement enfantin était une source d'humour importante. Je ne parle pas des enfants eux-mêmes, mais bien des adultes qui se comportent comme des enfants. Exemples et analyse...

Cette révélation m'est venue en observant le personnage de Charlie Kelly (It's Always Sunny In Philadelphia). Ce type d'une trentaine d'années se comporte régulièrement comme un enfant de 4 ans.
1) il ne dispose pas des facultés mentales pour lire et écrire... mais il essaie! Et le résultat est composé de hiéroglyphes et de dessins réalisés avec des feutres et des crayons de couleurs! Avec la motivation et la naïveté d'un jeune enfant, Charlie écrit des romans, des poèmes, des comédies musicale sans connaître l'alphabet. Cet optimisme est évidemment tempéré par son inaptitude totale, mais comme tout bon personnage de comédie, il persévère envers et contre tout.
2) il est resté bloqué au stade oral (celui des enfants de moins de 2 ans) car il avale tout: craies, colle, déchets... Toujours sans se rendre compte du ridicule de la situation, il rationalise tout en disant "mais c'est bon, pourquoi le jeter?"
3) il est sexuellement inactif. En effet, de tous les personnages, Charlie est le plus romantique: il poursuit sans relâche la serveuse qui refuse ses avances, mais jamais nous ne voyons Charlie avoir des pensées érotiques. Sur le sujet, il est souvent gêné et/ou taiseux... comme un enfant!
4) il joue au "catch" avec un autre type dans son lit et n'y voit pas malice...oui! C'est un enfant!

Bref, après m'être régalé devant cette galerie de comportements digne de la maternelle, je me suis demandé si d'autres personnages comiques montraient aussi un esprit enfantin. Il se fait que la réponse est oui, même si c'est souvent dans une moindre mesure.

Dans The Big Bang Theory, Sheldon (la vingtaine bien tassée) apprécie toujours d'être bordé au lit, qu'on lui chante "Soft Kitty" avant de faire dodo, et il réagit comme un enfant pourri-gâté dans les magasins. Et cela, bien qu'il soit un éminent scientifique. En réalité, sous le couvert de son autisme, la série se sert également de son enfant intérieur comme source du rire. C'est que ça marche!

Dans How I Met Your Mother, Marshall est un personnage souvent apprécié par son côté jovial: même s'il a des responsabilités d'adultes (un boulot stressant, un enfant, un mariage) il n'hésite jamais à se comporter comme un enfant de 10 ans... Il est "jouette" et toujours près à s'amuser avec ses copains. D'ailleurs chaque fois qu'il prend la décision volontariste de "faire l'adulte", ça se termine mal.

Les exemples sont nombreux... Mais quelles sont les conditions requises pour que cet "enfant intérieur" soit une source d'humour réellement efficace? Voici les conclusions que j'ai retenues:

1) le sujet ne doit PAS se rendre compte qu'il agit comme un enfant. Pour lui ce comportement doit sembler tout à fait normal.

2) le comportement enfantin doit être universel: tous les enfants mangent les craies, tous les enfants aiment être bordés au lit. Si le comportement en question est une obscure référence à votre propre enfance, personne ne va comprendre le rapport.

3) le comportement doit être déplacé/inadapté au contexte. Si votre personnage évolue dans un monde où tout le monde trouve normal de sucer son pouce, ce ne sera pas drôle. Si c'est un manager en plein milieu d'une réunion qui suce son pouce, et qu'il se fait prendre, le contraste sera plus saisissant.

28 février 2012

It's always funny in Philadelphia

Avec un budget frôlant le zéro absolu, la sitcom "It's always sunny in Philadelphia" est parvenue assez rapidement à engranger un public d'habitués, même si le succès mainstream n'a jamais été de la partie (rarement plus de 2 millions de téléspectateurs aux Etats-Unis)... Et ce, malgré la présence de l'hilarant Danny DeVito. Analyse.

Je vais vous faire une confidence: si je devais tourner une sitcom un jour, elle ressemblerait beaucoup à "It's always sunny in Philadelphia". Des mecs basiques et vulgaires, vivant dans la crasse et l'alcool, toujours prêts à faire un mauvais coup. Des filles, ici en minorité, qui ne sont pas beaucoup mieux: généralement moches, au mieux passables, mais jamais charmantes, elles ne représentent aucun fantasme (contrairement aux canons qui peuplent en général les autres sitcoms).

La bêtise humaine est ici poussée à son paroxysme. Charlie, le personnage principal, est illettré, et sa principale activité consiste à récurer les toilettes d'un bar mal famé. Il vit dans un appartement déglingué, sniffe de la colle, et n'a aucune vie sexuelle, son coeur battant pour une fille qui le déteste plus que tout.

Ses copains sont machos, pas futés, égoïstes, radins, drogués, orphelins, alcooliques, parfois vraiment méchants, bref: des véritables héros de sitcom! On ne le répétera jamais assez, les bons personnages comiques se doivent d'être des loques humaines. Les auteurs ont ici chargé leur plume, et c'est tant mieux.

Que reste-t-il alors pour nous faire apprécier ces monstres?

A vrai dire, pas grand chose... sinon l’accoutumance. La première saison est pour cette raison difficile à apprécier pleinement au premier regard: on tombe vraiment en territoire inconnu, et c'est parfois rebutant. Mais au fur et à mesure, on apprend à les connaître, et - comme avec des copains d'enfance - on leur pardonne beaucoup.

Ceci dit, les scénaristes nous facilitent la tâche: ils ont créé ce que l'on appelle des "underdogs", des gars à qui rien ne réussit. Et ça, c'est une constante de la dramaturgie: le public a *envie* de les soutenir dans l'adversité.

Prenez Charlie, le personnage principal. Il ne bénéficie pas de plus de temps d'écran que ses compagnons, il n'a pas une histoire plus profonde que les autres (au contraire, on n'en sait pas grand chose sur sa vie), mais la seule et unique raison pour laquelle il ressort comme étant le *héros*, c'est parce qu'il poursuit un amour qui le rejette. Parlez d'une adversité! C'est universel, c'est noble, et c'est parfait pour lui excuser tous ses sales coups et des accès de colère.

Dumb & Dumber
L'humour fonctionne rarement dans la bêtise pure. Il faut en général confronter la bêtise à une certaine forme d'intelligence pour que le contraste soit la source du rire. Dans le cas de "It's always sunny in Philadelphia", point de salut: personne n'est là pour rattraper l'autre. La technique que les scénaristes utilisent alors est une sorte de surenchère de la bêtise (qui peut parfois agacer d'ailleurs), un peu comme dans le film Dumb & Dumber. Le premier personnage va émettre une proposition stupide, mais va se voir directement rétorquer par son interlocuteur que son idée est idiote... Ce dernier va donc proposer une solution, qui se révèle bien sûr encore plus débile que la précédente. Et le premier de la trouver ingénieuse!

Ce schéma revient systématiquement, au début de chaque épisode, qui lance l'intrigue avant le générique. C'est répétitif, mais dans la configuration de la série, difficile de faire autrement.

Le cartoonesque sans conséquences
Contrairement à des séries comme How I Met Your Mother ou Parks and Recreation, beaucoup plus sérieuses, les actions des personnages n'ont ici aucune conséquence sur l'avenir. Chaque épisode commence comme si rien, ou peu, ne s'était passé avant. Certes, l'un ou l'autre personnage secondaire possède un arc (comme par exemple le prêtre défroqué qui fait quelques apparitions), mais aucun des protagoniste n'est vraiment touché par ce qui arrive. En ce sens, "It's always sunny in Philadelphia" ressemble beaucoup à un cartoon. Situations absurdes sans conséquences. C'est un rire différent, qui nécessite des effets plus lourds, des gags plus visuels, et une ambiance totalement désaxée relativement rare en télévision. C'est là l'originalité de la sitcom.

23 février 2012

Exporting Raymond

Phil Rosenthal, le créateur de la sitcom "Everybody Loves Raymond", a filmé son voyage en Russie lorsqu'il a été appelé par les pontes du studio pour superviser l'adaptation locale de sa série à succès. A priori, rien de bien excitant... Et pourtant, confronté au grand écart culturel, Rosenthal va se rendre compte qu'une formule donnée gagnante au pays de l'oncle Sam n'est pas forcément une bonne idée au pays des Soviets.


Ce documentaire vise évidemment une cible très particulière: les fans de la sitcom originale ou alors, comme moi, ceux qui s’intéressent aux coulisses de ce genre de séries. Car, en effet, on y apprend pas mal de chose sur le casting, le réglage des gags, et tout le processus intellectuel qui guide l'écriture d'une sitcom.

Il est amusant de constater le désespoir de Rosenthal face aux Russes, qui souffrent de graves lacunes en matière d'humour. Une séquence l'illustre bien, c'est le dîner avec le patron du département humour de la télévision, qui a l'air aussi drôle qu'un officier SS. Mais c'est surtout l'occasion de se regarder dans le miroir: souvent, en voyant l'état de la production française, je me suis dis que tout ce serait passé à peu près pareil à Paris. Et là j'ai eu un frisson dans le dos...

Je vais essayer de passer en revue tous les éléments qui font que la version Russe ne fonctionne pas comme sur des roulettes, et comparer avec la France...

Numéro un: les égos!
De loin le problème le plus handicapant sur le plateau, les créatifs Russes ne roulent que pour leur propre pomme, en dépit du bon sens. Voyez par exemple cette costumière qui s'entête à habiller les actrices comme si elles étaient au bal des débutantes, alors que la scène consiste à faire le ménage à la maison! Défiant toute logique, la costumière insiste que ses actrices doivent "être belles". Que d'efforts pour la convaincre. Autant d'énergie gaspillée qui aurait pu être utilisée à d'autres tâches.

Bien sûr, en France, nos costumières ne poussent pas le vice jusque là. Mais je lis régulièrement sur les blogs et les newsletter consacrés à l'audiovisuel des problèmes issus en ligne direct d'égos surdimensionnés, de la part des acteurs, des réalisateurs, des producteurs et surtout des diffuseurs. Au lieu de faire cause commune pour atteindre un objectif commun (la meilleure série possible), chacun s'applique à sauvegarder sa corporation, son lopin de terre, et sa gloriole. Le résultat est toujours pathétique...

Numéro deux: l'instabilité hiérarchique.
Comme en Russie, les têtes pensantes et les décideurs jouent souvent aux chaises musicales et ne tiennent pas en place plus de quelques mois. Difficile de trouver une continuité dans ces conditions! Ainsi, dans le documentaire, on assiste, impuissant, à des changements de casting pour la simple et bonne raison que la direction change de main. Chacun place ses pions (ah! encore l'égo!) en dépit du travail accompli auparavant ou de l'avis (pourtant justifié) des créateurs de la série.

En France, demandez à n'importe quel scénariste, il vous confirmera que bon nombre de séries et/ou de projets sont annulés parce qu'untel n'est plus à la tête de France Télévision (et je peux en citer d'autres, mais le service public est particulièrement fort en la matière). Certes, les hommes bougent, mais de grâces, faites en sorte que les projets puissent survivre à une simple promotion. C'est vital pour avoir une vue à long terme sur la création. On a déjà prouvé 1000 fois qu'une série doit s'installer dans le temps pour trouver son public (exemple: Plus Belle la Vie). Annuler des séries qui marchent après une ou deux saisons, c'est criminel. Avorter des projets qui ont demandé des mois de travail pour placer son neveu ou la cousin d'un pote, c'est juste triste.

Numéro trois: une incompréhension du genre.
Les Russes voulaient adapter une sitcom américaine, telle quelle, en traduisant bêtement les scénarios. On a déjà vu ça en France: l'adaptation ridicule de The Office sur Canal. Résultat: lamentable! Pourquoi? Parce que la création d'une sitcom demande un minimum de compréhension du genre. Ce n'est pas la même chose de demander à des humoristes de faire leur show en roue libre (comme le réussit assez bien On ne demande qu'à en rire) et de s'appuyer sur des acteurs pour raconter une histoire...

Car voilà le grand malentendu: la sitcom n'a pas bonne presse en France. Mon confrère Sullivan Le Postec explique très bien la méprise qui court dans l'audiovisuel Français au sujet des sitcoms et des shortcoms, et qui à la base de plusieurs déconvenues (voir l'article "Et si on arrêtait de récurer", au bas de la page).

En Russie aussi, la sitcom était un genre bâtard, destiné à mettre en scène des acteurs médiocres et des gags tarte à la crème. Une partie du documentaire se consacre d'ailleurs au casting d'un bon acteur, issu d'un théâtre historique. Mais il ne jouera jamais dans la série, car le patron du théâtre n'a que mépris pour les sitcoms.

Et Rosenthal de dire en substance: "Grand théâtre et sitcom, même combat, même si le mode de communication est différent". Mais il n'est entendu par personne...

On voit vers la fin du film que les gags commencent à fonctionner quand les réalisateurs russes comprennent le sens profond de ceux-ci. Non, une sitcom n'est pas forcément tarte à la crème: elle peut être réaliste, imprégnée par les situations vécues, et tirer sa force comique d'une observation honnête de la réalité.

Pas une différence de culture.
Bref, entre la Russie et la France, j'ai vu pas mal de points communs, et aucun de ceux-ci n'était "une différence de culture", comme on essaie souvent de nous expliquer quand on se demande pourquoi les sitcoms sont nazes en France. Les problèmes de couple, les émois amoureux, les gaffes en société, sont les mêmes partout dans le monde: c'est justement ceux-là que la sitcom explore.

14 février 2012

Parks and Recreation, le sauvetage réussi

A force d'analyser toutes les sitcoms de la planète, un jour viendra où j'aurai forcément fait le tour des bonnes et où je devrai me rabattre sur les mauvaises... Si vous n'avez vu que la première saison de Parks and Recreation, vous seriez même tenté de croire que ce jour est arrivé. Et bien non!

Exemple rare de sauvetage réussi après une première saison catastrophique, Parks and Recreation est devenue petit à petit un rendez-vous apprécié par quelques initiés (l'audience est faible mais la critique est conquise). Je vais donc sacrifier à mon habitude, zapper le pilote (qui n'est pas terrible), pour me concentrer cette fois-ci sur les changements qui ont permis à la série d'éviter la noyade.

Parks and Recreation a démarré comme une sorte de spin-off de The Office, récupérant son format mockumentary. Les premières critiques pointaient du doigt le sujet banal et déjà vu, affirmant que ce n'était là qu'une énième copie de l'original. Mais ils se trompaient.

Comme nous l'avons vu tout au long de mes précédentes analyses, le sujet d'une sitcom n'a qu'une importance minime, voire nulle. Par exemple, Seinfeld ne parle de rien. Friends parle de la vie amoureuse de quelques copains trentenaires. How I Met Your Mother parle de la vie amoureuse de quelques copains trentenaires. That 70s show parle de la vie amoureuse de quelques copains adolescents. Etc...

Bref: ce n'est pas dans le sujet qu'il faut chercher l'originalité d'une sitcom.

On le sait, le point le plus important dans la sitcom, ce sont les personnages. Il faut absolument que la sauce prenne. Hélas, tout le long de la première saison de Parks and Rec, le sauce n'a pas pris. Les personnages semblaient un peu distants, vacants à leurs occupations et laissant l'entièreté des gags reposer sur les frêles épaules de Amy Poehler (l'actrice principale). Une sitcom n'est pas un one-man-show, et - bien vite - la pauvre Amy devait en faire des tonnes pour extirper quelques rires forcés aux téléspectateurs.

Lorsqu'on compare le temps de présence de toute l'équipe de Leslie dans les saison suivantes, on se rend compte que les scénaristes ont corrigé leur erreur: les personnages secondaires ont bénéficié de plus d'espace pour évoluer et apporter des sources de gags supplémentaires. Jerry, par exemple, n'avait que quelques lignes de dialogues dans l'ensemble de la saison 1. Il faisait tapisserie. Au fil des saisons, il s'est doté d'une personnalité, d'un vrai rôle au sein de l'équipe, qui lui permet d'être drôle. C'est non seulement un bon point pour les scénaristes, qui peuvent s'appuyer sur un personnage supplémentaire pour leurs gags, mais également pour l'acteur, qui jouit désormais de plus de latitude pour exprimer son potentiel comique.

Même chose pour Ron Swanson, le boss libertaire de Leslie. Saison 1, il apparaît par intermittence, ponctuant ses entrées par quelques remarques certes drôles, mais assez impersonnelles (il est difficile de s'identifier à un libertaire extrémiste). Au fil des épisodes, lorsque l'on explore sa vie privée (ses ex-femmes, par exemple), on comprend mieux sa façon de concevoir le monde, et du coup on est directement dans l'empathie avec lui... On est presque même d'accord avec sa conception de la politique, c'est ça la magie des personnages bien écrits!

Bref, je pourrais passer en revue la liste complète des personnages pour montrer comment ils sont passés de la simple caricature monomaniaque, à des personnages multidimensionnels auxquels on peut s'attacher. C'est une bonne leçon d'écriture: les gags, aussi bons soient-ils, ne peuvent pas se suffire à eux-mêmes. Ils font qu'ils servent une brochette de personnages assez bien définis pour que l'on puisse s'identifier à eux.

La recette pour créer un personnage réussi, c'est d'aller au-délà de sa caricature. Entrer dans sa tête et le mettre face à des situations extrêmes. Sa vraie nature émerge alors, et l'on comprend mieux qui il est vraiment.

C'est par exemple pourquoi j'ai beaucoup de mal à comprendre le succès de Scènes de ménage, sur M6. Pour moi, ça tombe toujours à plat car je ne me reconnais dans aucun des couples, et je n'ai pas l'impression de cerner leur personnalité profonde. Cette série me rappelle un peu les comic-strip pas drôles qu'on trouve dans les journaux. Comparons avec Fais pas ci, fais pas ça, qui bénéficie de personnages plus fouillés, et donc plus drôles. Logiquement. Les gags en eux-mêmes ne sont même pas si importants: c'est avant tout une question de personnages!

Et ça, Parks And Rec l'a bien compris, un peu tard certes, mais le chef a réussi à rattraper sa sauce pour notre plus grand plaisir!

03 janvier 2012

Bref, la réussite des shortcoms

Analyser les scénarios de "Bref", la shortcom de Canal+, est un exercice un peu particulier dans le sens où son écriture est intimement liée à la réalisation, au montage et aux effets spéciaux. Pour la première fois (en France et peut-être même dans le monde), une sitcom repose d'avantage sur son rythme et son visuel que sur ses dialogues.

L'objet de ce blog étant l'écriture, je vais essayer de faire abstraction de l'emballage (le buzz sur Facebook, le casting excellent, le montage clipesque) pour analyser les sources des gags dans Bref. Je passe outre le côté générationnel et "connecté" de la série qui alimente beaucoup le buzz mais ne me semble pas si important que cela - en tout cas du point de vue du scénariste.

Comme d'habitude, commençons par un relevé de compteur lolesque de l'épisode pilote...

Veuillez installer Flash Player pour lire la vidéo

Durée: 1'46
Nombre de rires potentiels: 12
Nombre de rires réels: 2
Nombre de sourires: 6

Comme toujours, il y a un écart entre le nombre de gags prévus par les auteurs et le nombre de rires réels. D'habitude, le marge est de 70% de réussite. Ici, c'est beaucoup plus faible, mais principalement parce que le format ne se prête pas aux éclats de rires (manque de temps, aucune respiration après un gag). Du coup, on sourit quasi tout le temps, mais je n'ai vraiment rigolé que deux fois grâce au copain pervers, puisque je ne crache jamais sur l'humour gras.

Le premier gag de la série est basé sur une vieille mécanique imbattable: la triple répétition, dont le dernier élément est modifié:
"Je sais pas.
- Je sais pas.
- J'entends pas."
En soi, ce n'est pas drôle, mais avec le rythme du montage, cela provoque mécaniquement le rire. Lisez Bergson si vous voulez en savoir plus.

La suite de l'épisode continue sur le même genre de répétitions dont un élément est modifié.
"Je lui ai raconté une blague, elle a rigolé.
Je lui ai encore raconté une blague, elle a pas rigolé."
Ici, la drôlerie provoquée par le côté mécanique de la voix-off et accentuée par le côté "loser" du personnage qui commence tout doucement à s'installer. J'ai déjà démontré maintes fois qu'en sitcom, un personnage loser est indispensable pour bien rire. Nous somme donc en territoire connu, et Bref n'aura qu'à s'inspirer de Georges Constanza pour remplir ses épisodes.

Et pour enfoncer le clou, la même mécanique est utilisée encore une fois:
"Je suis caissière...
- C'était pas intéressant.
- ... dans un sexshop.
- C'était intéressant!"
On commence à voir comment l'écriture et le montage sont lié: joués de manière classique, ces dialogues ne fonctionneraient pas vraiment. Avec la formule du vidéo-clip, c'est plus musical et efficace.

Après 45 secondes, les auteurs en finissent avec leurs répétitions pour passer à l'autre grand classique de l'humour: le sexe!

Evidemment, il ne suffit pas de dire bite et couille pour faire rire, il faut apporter une valeur ajoutée. Dans le cas de Bref, la valeur ajoutée est la fine observation du quotidien des trentenaire de notre génération. Et donc, le "baise-laaaaaaaa" avec 8 "a" par texto fonctionne vraiment bien, car on a tous déjà reçu ce genre de messages.

Le reste des épisodes sera encore plus axé sur l'observation du quotidien, jusqu'à devenir un petit documentaire sur la vie en milieu urbain dans les années 2000. Souvent d'ailleurs, cette observation fine s'arrête à de la pure observation, sans qu'un gag vraiment construit vienne la soutenir. C'est le montage rapide qui fait passer ces facilités sans problème.

Pour en revenir au pilote, notons les prémices d'une technique d'écriture qui sera elle aussi beaucoup utilisée tout au long de la série: le set-up et pay-off. Kyan observe un pop-corn sur l'épaule de la fille, sans y porter plus d'attention. On croit que cet élément est oublié... Pour finalement y revenir plus tard.

Malheureusement, dans cet épisode, le pay-off n'est pas drôle, il sert simplement à introduire le personnage du copain gay. Une écriture plus serrée aurait permit de faire revenir le pop-corn dans un contexte inattendu, qui provoquerait un rire. C'est le but du pay-off dans la comédie en général.

Même si cet épisode pilote est loin d'être parfait, il montre déjà les bases de ce qui fait le succès de Bref: sa réalisation et son rythme, ainsi qu'une observation amusante de la vie quotidienne. Ce que l'on peut retenir, c'est un choix excellent des personnages: le loser volontariste, qui va draguer une fille alors que l'échec est prévisible, underdog à qui l'on souffle la fumée de cigarette dans la figure, celui là est vraiment un héros de sitcom.

Le personnage du copain pervers est aussi très bien vu, dans le sens où c'est un personnage éminemment amoral, dégoûtant et peu fréquentable, mais malgré tout un très bon copain qui s'inquiète de la vie sentimentale du héros: on l'aime déjà. En ce sens, il est une copie francophone de Barney Stinson dans How I Met Your Mother: l'obsédé sexuel utile, un nouveau cliché de sitcom du 21ème siècle!

Le fait que Bref soit un énorme succès prouve aux diffuseurs qu'il faut un peu de couilles pour faire rire: il faut oser dire "baiser", "sucer", "branler". Pas par facilité ou par médiocrité, mais parce que le "parler vrai" est le seul qui puisse vraiment toucher les gens. On ne peut pas mentir en humour. Même NBC l'avait compris dans les années 90, en diffusant Seinfeld, une sitcom qui contient plus d'allusions sexuelles qu'une série rose de M6.

Arrondir les angles, c'est la mort assurée de la sitcom. TF1, prenez exemple sur Bref. J'ai lu que vous vouliez programmer une sitcom en accèss: ne soyez pas trop politiquement corrects. Vos tentatives humoristiques étaient trop polissées jusqu'à présent. Comme disait André Manoukian: ça sent trop le savon et pas assez la foufounne. Bref, lui, sent le mâle en ruth à 2km à la ronde, et c'est une très bonne chose!

24 août 2011

L'humour chez Seinfeld

Je poursuis mon analyse de Seinfeld, en m'intéressant aujourd'hui à certains mécanismes de l'humour dans la série.

Nommer l'innommable
Dans l'article précédent, j'observais que l'humour chez Seinfeld se base principalement sur l'observation du quotidien. Le moindre petit moment gênant de la vie de tous les jours peut devenir la source d'un épisode entier. Pensons aux vêtements qui ne nous vont pas, aux lunettes mal choisies, à une odeur désagréable dont on n'arrive pas à se débarrasser, à ce tic de langage qui énerve, à tel autre détail insignifiant...

Seinfled ne se contente pas d'observer ces petits incidents du quotidien. Là où il nous fait rire, c'est qu'il prend le temps - et le recul - pour les classifier, et les nommer.

Pourtant ces détails gênants sont souvent tabous: personne n'en parle jamais car ils ne sont pas assez importants pour mériter qu'on en parle, mais ils restent toutefois assez communs pour que tout le monde comprenne de quoi il s'agit.

Le simple fait de leur donner un nom les élève de l'insignifiant au comique. Par leur nom, ils deviennent une chose tangible, partageable (et l'on rit mieux de ce que l'on partage).

Pensons au fameux "double-dip". Constanza trempe son nacho dans la sauce, en mord une bouchée, puis trempe son nacho une deuxième fois dans la sauce, au plus grand dégoût de ses hôtes. Cette attitude vraiment banale, a priori pas très drôle, devient comique dés l'instant où l'interlocuteur de George nomme son geste: "double-dip", pour mieux l'enguirlander.

Presque chaque épisode de Seinfled - et plus tard, de Curb Your Enthusiasm - possède un exemple de cet humour inédit, où les personnages nomment l’innommable.

Evidemment, plus le geste nommé est gênant, plus drôle devient le gag.

Pensons à toutes ces fois où sans trop y réfléchir on offre à quelqu'un un cadeau qui nous avait été offert auparavant... un peu pour s'en débarrasser car on n'en a pas l'utilité. C'est pas glorieux et un peu gênant, mais totalement vivable tant que l'on ne peut pas être rangé dans la catégorie des gens infâmes qui commettent une telle atrocité.

Chez Seinfled, on les appelle les "re-gifters" (les "re-offreurs"). Et c'est un qualificatif que l'on ne se targue pas de porter!

Les métaphores
Par moment, la nomenclature vire du côté non-sense, comme le fameux "anti-dentite", parodie du mot "antisémite" appliquée aux dentistes. Dans ce cas de figure, ce n'est plus le fait de nommer la chose qui est le fondement du gag - même si ça reste drôle - mais c'est toute la comparaison/métaphore au second degré qui prend le relais. Voyez cet extrait:



Dans Seinfeld, en vérité, les métaphore sont un grand sujet d'humour. Puisqu'on est dans le thème du nommable et de l'innommable, il y a des choses que l'on ne peut jamais dire en télévision, dans les années 90. Pour contourner le problème, Seinfeld emploie les métaphores.

Episode célèbre, "The Contest" est entièrement basé autour de la masturbation. Sujet délicat s'il en est. Mais il passe très bien dés l'instant où le mot masturbation n'est jamais prononcé, et remplacé par une métaphore que tout le monde aura compris sans être choqué. "Are you the master of your domain?" sera la question clé de l'épisode.

Cette importance donnée au langage explique probablement pourquoi la sitcom n'a pas eu beaucoup de succès en France. La traduction ne peut pas tout faire passer. Elle montre aussi combien Seinfeld est supérieure aux autres sitcoms (comme Friends) et mérite une deuxième chance si vous comprenez l'anglais!

19 août 2011

Seinfeld

Jerry Seinfeld passera à Paris en septembre pour une représentation exceptionnelle de sa dernière tournée. Ah! Si j'habitais dans le coin, pour sûr, j'aurais acheté un ticket! Seinfeld n'est pas vraiment connu en Europe, mais c'est un demi-dieu aux Etats-Unis. Dans les années 90, il fut le héros de la sitcom la plus rentable de l'histoire, nommée tout simplement "Seinfeld".

Depuis tout le temps que je parle des sitcoms, il était inconcevable que je ne touche pas un mot de Seinfeld, qui inspira largement "Friends" et tous les autres suiveurs.

Le pitch de la série est simple: c'est une série à propos de rien. C'est en tout cas comme ça que l'a vendue son créateur, Larry David. En fait, avec le recul, c'est une série sur les embarras du quotidien, les couacs de la vie sociale et amoureuse, les normes de la société. Mais il est vrai qu'il n'y a pas de grande ligne conductrice, contrairement aux autres séries, qui suivent en général un fil rouge.

Jerry Seinfeld joue le rôle de... Jerry Seinfled, comédien de stand-up à New-York. Il est accompagné de son meilleur ami Georges Constanza, névrosé sans emploi fixe, Kramer son voisin fou, et Elaine, son ex avec qui il reste en bons termes.

Cette petite bande va et vient sur l'écran, sans but, sinon celui de mener une existence pleine de qui-pro-quos, des one-liners bien placés, et de tics rigolos.

Avec un pitch aussi anémique, comment Seinfeld a-t-elle pu avoir autant de succès, surtout pendant près de 10 ans?

J'ai l'impression de me répéter, article après article, puisque la recette est TOUJOURS la même: LES PERSONNAGES!

Dans une sitcom, le pitch n'a AUCUNE IMPORTANCE. On peut parler de tout et n'importe quoi! L'important, non, l'essentiel, est d'avoir une bonne poignée de personnages inoubliables.

Je rappelle les ingrédients: des personnages faillibles, dotés de nombreux défauts, qui seraient invivables dans la vraie vie, mais qui, comme par magie, nous semblent tellement sympathiques à l'écran.

Et là, Seinfled frappe fort:
  • Georges Constanza (qui est le plus gâté) possède tous les défauts du monde: il est petit, chauve, au chômage, nerveux, mesquin, radin, égoïste, infidèle, hystérique, menteur, et les épithètes manquent.
  • Cosmo Kramer est un arnaqueur à la petite semaine, un séducteur de bac à sable, un pique-assiette, un opportuniste, un colérique, un débile, etc.
  • Elaine est superficielle, menteuse, instable, mesquine...
  • Jerry, censé être le roc autour duquel les autres gravitent, n'est pas sans défauts non plus: il est infidèle, râleur, fainéant, et son ego est un peu trop grand.
Avec ces 4 là, il est possible de tenir 180 épisodes sans s’essouffler!

Mais bien entendu, les personnages, ce n'est qu'une moitié de la recette. Il faut encore leur faire vivre des histoires dignes d'intérêt.

On a vu que le pitch, l'intrigue générale si on veut, n'avait pas d'importance: ça ne signifie pas que le contenu des épisodes peut se permettre d'être moins que génial. Et pour ça, il faut bien avoir quelque chose à raconter pendant les 22 minutes de chaque épisode.

Ce quelque chose, ce sont les embarras du quotidien. Les petits "rien" qui font les grands "tout". Un compliment mal placé, une coupe de cheveux mal ajustée, un pourboire mal calculé, bref: des choses tellement insignifiantes que l'on pourrait très bien ne jamais en parler.

Mais dans Seinfeld, au contraire, ces petites choses sont passées sous la loupe, gonflées, et mises sur un piédestal. Elles envahissent la vie de nos héros au point de leur pourrir l'existence. Et avec des personnages justement nevrosés et égoïste, le cocktail est explosif.

Le type d'humour dans Seinfeld est basé sur celui de Jerry Seinfeld, comique de stand-up, mais agrémenté d'éléments que seule la télévision peut amener:

1) L'observation du quotidien
Le grand classique des comiques c'est de commencer leurs phrases par: "vous avez déjà remarqué?". Seinfeld est le spécialiste en la matière. "Vous avez déjà remarqué comme tout est petit dans un avion? Petites assiettes, petits couverts, petites toilettes...", "Vous avez déjà remarqué les files d'attente au restaurant? Ca rend les gens agressifs", etc. Et bien, du stand-up à la sitcom, il n'y a qu'une étape de traduction à faire... Et l'on se retrouve avec un épisode dans un avion, un épisode dans un restaurant, etc. Il ne reste plus qu'à "milker" la situation et la faire déraper grâce au manque de savoir-vivre de nos personnages.

2) Les qui-pro-quos
En comédie, lorsqu'un personnage ment pour obtenir quelque chose, il est presque impossible que son plan fonctionne sans rencontrer au moins l'un ou l'autre qui-pro-quo. Le mensonge et la dissimulation sont deux ingrédients essentiels de la comédie. Pour rendre ces mensonges réalistes, il faut donner une bonne motivation aux personnages: attirer de jolies femmes, gagner de l'argent, éviter une raclée, etc. Le personnage de Constanza est parfait pour s'enfoncer dans des mensonges de plus en plus inextricables. Rajoutez des malentendus et l'affaire est dans le sac.

3) La fatalité
Personnages médiocres, Jerry et Georges sont opposés par leur destin: Jerry a beaucoup de chance avec les femmes, il a du succès dans sa carrière, le monde lui sourit presque naïvement. Georges, au contraire, joue de malchance et de poisse. Cette opposition fataliste entre les deux, qui n'en restent pas moins copains comme cochon, est drôle à observer,... surtout quand la poisse de Georges vient contaminer la bonne fortune de Jerry! Du coup, le destin pathétique des deux lascars est lié et nous sommes les spectateur de leur combat s'en relâche pour s'en sortir.

14 août 2011

Louie, saison 2

Il y a quelques mois je vous avais parlé de la série humoristique Louie, diffusée sur la chaîne américaine FX. Je me dois d'en reparler, car la saison 2 qui est diffusée en ce moment (tous les jeudis soirs) est encore meilleure que la première, et, du coup, probablement la meilleure série humoristique du moment!

Pendant la saison 1, Louis CK, auteur et interprète principal, expérimentait en marchant le long de l'étroite frontière entre le rire franc et le bizarre, le triste, le pathétique. Ca donnait un ton nouveau, inédit en sitcom, mais qui pouvait rebuter le spectateur lambda par son côté un peu abstrait et intellectuel.

Cette année, Louie va plus loin: il plonge à pieds joints dans le côté obscur, et n'hésite plus à explorer pendant tout un épisode des questions graves et profondes (comme le suicide, dans l'épisode magistral avec Doug Stanhope). La noirceur de son univers est sans limite.

Ce qui différencie vraiment la saison 2 de la première, c'est qu'on sent très nettement que Louis CK est sincère dans sa démarche. Alors que les digressions philosophique de l'année dernière avaient parfois un goût de film d'avant-garde suédois, les nouveaux épisodes sonnent justes et touchent leur cible au millimètre.

Pourtant, et c'est là évidemment que se trouve le génie, on n'en oublie pas de rire. Pour tout dire, la saison 2 est même un peu plus drôle! Chapeau, l'artiste!

Faites-moi confiance, regardez cette série!

Et si vous êtes un producteur, essayez de faire un truc comme ça en France. Et engagez-moi pour l'écrire!

06 mai 2011

Louie: ceci n'est pas une sitcom

Louie CK est un humoriste de stand-up américain méconnu en Europe mais qui cartonne depuis 20 ans outre-Atlantique. Son style est l'approche dépressive et vulgaire de sa vie quotidienne: mariage, divorce, garde des enfants. En 2006, il s'était essayé à la sitcom pure et dure (décors minimalistes, en direct devant un public, vie de famille et vannes faciles) avec un succès quelque peu mitigé.

Il est revenu l'année dernière sur la chaîne FX avec une nouvelle série sobrement intitulée "Louie". Et là, adieu les canons de la sitcom, on débarque en territoire inconnu. En fait, à part un certain humour, la série Louie ne ressemble à rien qui existe déjà, et c'est ce qui en fait sa force.

Voyez plutôt: il n'y a pas de personnages vraiment récurrents, à part Louie lui-même. Les épisodes durent toujours 21 minutes (comme une sitcom traditionnelle), mais leur structure est complètement... déstructurée: la série est composée de sketchs d'environ 3 à 7 minutes entrecoupés d'extraits du spectacle de Louie CK dans la vraie vie, en tant qu'humoriste (à la façon de Seinfeld).

Il n'y a quasiment par de continuité entre les épisodes (à part une vague intrigue amoureuse qui reste irrésolue à la fin de la saison 1). L'humour est changeant: parfois terre-à-terre, parfois absurde, parfois visuel, parfois grossier; on ne sait jamais à quoi s'attendre. En tout cas, il n'y a pas de "recette" d'épisode. D'ailleurs, le montage des séquences est très libre: le tempo varie d'épisode en épisode, selon la nécessité des sketchs. En ce sens, Louie tient plus du film à sketchs que de la série télé.

Parfois, Louie se met à parler à un personnage que l'on a jamais vu avant, et que l'on ne verra plus après, et qui semble pourtant être son père... ou son psy, on ne sait pas trop. Les quelques personnages secondaires vont et viennent sans crier gare. Il en ressort un immense sentiment de solitude, et c'est exactement ça que Louie ressent dans sa vie de divorcé bedonnant et chauve.

Louie n'est donc pas une sitcom. Mais il n'existe pas de mot pour la décrire. Au mieux, "série humoristique", mais c'est loin de convenir.

L'humour de Louie CK est auto-destructeur: Louie se trouve trop gros, trop moche, trop vieux, trop fainéant. Et il pose un regard totalement désabusé sur le monde. "Been there, done that", dirait le vieux cowboy qui a déjà tout vécu et à qui on ne la fait pas.

Sauf qu'évidemment, pour le recul comique, Louie est loin d'être un lonesome cowboy: c'est un tocard. Tellement incapable de s'y prendre avec les filles qu'il en devient désagréable, mécanisme de défense bien connu des moches.

Il est enfin utile de noter que la série est tournée sur un budget rikiki: 200 000$ l'épisode, tous frais compris. Louie fait office d'auteur, réalisateur, monteur, producteur et interprète. La série est tournée en digital, avec un caméra Red, pour les connaisseurs. Ca donne un rendu très cinématographique, vraiment plus classe que toutes les sitcom du monde. Il y a un travail sur l'ambiance qui rend bien la solitude du protagoniste.

Evidemment, le vrai prix à payer pour se permettre cette posture d'auteur nouvelle-vague-à-l'âme, c'est me nombre de rires. Si les séquences de stand-up filmées en live sont toujours efficace, les sketchs eux, sont vraiment "off-beat" et lents. On y rit une, deux fois, parfois pas du tout. Pas parce que les effets sont ratés: il n'y a pas d'effets. C'est assez étrange dans une série dite "humoristique".

En tout cas, Louie est une série à voir, ne serait-ce que pour goûter à d'autres saveurs dans le domaine de l'humour télévisé. Ca fait du bien de voir quelque chose qui sort de l'ordinaire de temps en temps.

23 avril 2011

United Colors of Jean-Luc : analyse d'un ratage

La chaîne Comédie! se déchaîne cette année, avec plein de nouvelles séries faites maison, c'est du jamais vu. Parmi elles, "United Colors of Jean-Luc", la sitcom de Fabrice Eboué. Ca parle du patron d'une entreprise qui s'intéresse moins à son chiffre d'affaire qu'à la diversité ethnique de ses employés.

J'ai regardé quelques épisodes et malheureusement je n'ai pas beaucoup ri. C'est dommage, parce que le concept me plait bien, Fabrice Eboué n'est pas le pire de la bande à Jamel, et le casting est sympathique (avec notamment un des deux Lascars Gay).

Où est donc l'erreur? Analyse.

La confusion des genres
De nos jours, le mot sitcom regroupe en réalité deux types de séries humoristiques qui ont des codes assez différents: la sitcom mono-caméra et la sitcom devant public. Les grands classiques comme Seinfeld ou Friends sont joués devant un public, en direct, et les rires sont authentiques.

Les sitcoms mono-caméra (par exemple Arrested Development, Curb Your Enthusiasm, The Office) sont tournées comme des petits films, généralement caméra à l'épaule, avec ou sans la caution du "faux documentaire". Généralement, les séries mono-caméra sont dépourvues de rires enregistrés, car l'humour est plus subtil et se prête beaucoup moins bien à cet artifice.

Il existe aussi un genre bâtard, la sitcom tournée en studio mais sans le public, avec des faux-rires rajoutés en post-production. C'est la honte des sitcoms (pensez AB production).

United Colors of Jean-Luc se veut une sitcom mono-caméra, dans l'esprit de The Office. Mais les concepteurs de la série ont commis une grosse boulette: par peur ou par ignorance, ils ont cru bon de devoir rajouter des rires pré-enregistrés après chaque gag. Non seulement c'est contraire aux codes de la sitcom mono-caméra, mais en plus ça rend l'ensemble de l'entreprise glauque et triste à souhait. Un faux rire derrière une vanne pas drôle, ça nous ramène aux productions AB, style Hélène et les Garçons, et je crois qu'aucun auteur ne désire vraiment en arriver là.

Cette méconnaissance des codes de la sitcom plombe pas mal la série, qui, loin d'être parfaite, possède par ailleurs quelques qualités.

Le concept
La caricature des défauts d'un personnage, c'est l'ingrédient de base de la comédie. Molière se moquait déjà des grands stéréotypes de son époque, le radin, l'hypocondriaque, le misanthrope, etc. Le concept du type hyper politiquement correct est donc a priori intéressant, car il correspond bien à l'esprit de notre époque.

Pourquoi alors la série n'est-elle pas comique?

Tout simplement, parce que si Eboué a bien identifié un personnage comique, il a négligé les bases de la construction dramaturgique. Le personnage de Jean-Luc n'a NI OBJECTIF, NI OBSTACLE, NI ENJEU. Or, c'est le trio obligatoire de tout scénario.

Ni objectif: Jean-Luc est politiquement correct, et veut gérer une société diversifiée. Dés le premier épisode, les 5 continents sont représentés parmi ses employés. Objectif atteint. Fin de l'histoire?

Ni obstacle: il est riche et possède les pleins pouvoirs au sein de l'entreprise. Rien ne vient donc contrecarrer ses plans. Aucun conflit, donc aucun rire. Ces deux éléments vont main dans la main, on ne peut jamais s'en passer.

Ni enjeu: qu'il réussisse ou non à gérer une société multiculturelle, la vie de Jean-Luc n'en sera pas bouleversée. Rien ne l'y oblige, il n'y aura pas de récompense ni de punition en cas de réussite ou d'échec. Donc c'est plat et ennuyeux. Il faut toujours courir derrière une carotte, ou fuir un bâton, surtout dans une comédie, car c'est la source du rire.

L'humour
Tout cela est d'autant plus dommage que je sais Fabrice Eboué drôle. Sur scène, du moins... Car l'humour de sketche et l'humour de sitcom ne sont pas exactement les mêmes. La plupart des vannes que j'ai relevé dans les quelques épisodes que j'ai visionné ont tout le potentiel de fonctionner dans un cadre scénique. Le problème n'est donc pas que les auteurs ne sont pas drôles, c'est qu'ils ne parviennent pas à trouver le bon emballage pour les vendre au format sitcom.

Le rythme d'une sitcom est assez particulier. Les vannes doivent arriver à un début soutenu, et constant. La moyenne est de 100 rires minimum en 22 minutes.

Dans le pilote de United Colors of Jean-Luc qui dure 23 minutes, j'ai compté (et c'est facile, il y a les rires enregistrés) exactement 57 tentatives de vannes. C'est à dire que même si ces vannes faisaient mouche à chaque fois (et c'est loin d'être le cas), on ne serait encore qu'à la moitié de l'objectif à atteindre. Ca, c'est inexcusable. Quand on veut faire une sitcom, on fait au moins l'effort de fournir un nombre de rires minimum.

Le pilote de H dépasse de loin les 100 rires: ce n'est pas un hasard si la série est toujours diffusée 10 ans après!

Un débit trop lent, donc, mais aussi une mise en forme un peu foireuse. Dans une sitcom, on est dans un enchaînement industriel de vanne/rire/vanne/rire, sans arrêt. C'est ce flux tendu qui autorise les facilités, des calembours foireux et les clichés éculés. Car le public sait toujours qu'une autre vanne arrive directement après. Mais si on laisse un blanc entre deux vannes, le public à le temps de reposer ses zygomatiques, et sera donc plus exigeant sur la qualité de la prochaine vanne. Or, United Colors of Jean-Luc ne bat aucun record dans ce domaine.

Certains répliqueront peut-être qu'il faut laisser le temps à une situation de s'installer, de rire d'une situation générale plutôt que d'un calembours précis. Mais les sitcoms ne sont pas le meilleur format pour faire ça. Si je peux emprunter une métaphore à la musique, les vannes d'une sitcom doivent être jouées staccato, et non pas legato. Ca doit arriver comme des flèches acérées, qui délimitent très précisément le moment où il faut rire.

Conclusion
Même si je suis heureux que les chaînes investissent encore dans de la sitcom, je me demande parfois si les créateurs en ont déjà regardé une! Une blague dépend aussi bien de son contenu que de son emballage, et en sitcom c'est un emballage très particulier, qui n'est pas habituel en France. En tout cas, United Colors of Jean-Luc rate son objectif de nous faire rire (quoique j'ai lu des critiques positives, donc je suis peut-être une exception: faites-vous votre opinion).

19 mars 2011

La sitcom en France: l'exemple de "H"

La télévision française n'a jamais brillé par ses sitcoms. Le genre est probablement mort en même temps que les productions lamentables des studios AB, à qui l'on doit, entre autres, Le miel et les abeilles, Hélène et les garçons, ou encore Les filles d'à côté. C'est sûr qu'avec un pedigree pareil, les sitcoms étaient mal embarquées pour plaire dans l'hexagone.

Il y a eu des tentatives. La première qui, à mon sens, a vraiment bien fonctionné, c'est "H", qui était diffusée sur Canal+ fin des années '90. Hélas, la série a été arrêtée après quatre saisons et on attend toujours un remplaçant digne de ce nom.

J'ai toujours eu l'impression que H était sous-estimée. Mais ce n'est qu'une impression: en réalité, tous ceux impliqués dans la série ont connu la gloire et le succès après son arrêt. C'est la preuve que Canal+ tenait là une formule réussie.

J'avais lu à l'époque que les auteurs de "H" avait visité les studios américains pour s'inspirer de leurs méthodes d'écriture et de réalisation. Riche idée: ce sont sont les meilleurs. Toutefois, il y a des différences entre l'humour américain et français. Un copié-collé ne peut pas fonctionner de ce côté de l'océan. La structure de la langue, les références culturelles différentes, les modes de vie opposés ne le permettent pas.

Comment les auteurs de H s'y sont-ils pris pour réussir leur coup? J'ai analysé l'épisode pilote et essayé de dégager des tendances et des méthodes de travail.

Personnages
Dans les articles précédents, nous avions vu que les personnages d'une sitcom doivent être bien différenciés et complémentaires pour activer l'humour. De plus, leur entrée dans l'épisode pilote se doit de les définir rapidement et efficacement.

C'est bien le cas dans H.

Les trois garçons sont des infirmiers glandeurs qui passent leur temps à ne pas travailler:
- Aymé est le dragueur foireux. Dés sa première apparition il se prend un râteau. Il est en recherche constante d'attention. C'est un naïf.
- Jamel est le petit rusé des quartiers. On ne la lui fait pas, mais il manque totalement de classe et de savoir-vivre. Il sera le principal vecteur de gags grâce à son physique comique et sa diction aléatoire.
- Sabri est, dans ce premier épisode, le plus posé des trois garçons. Il est en quelque sorte le clown blanc. Ce rôle changera au fil des épisodes, où Sabri deviendra le plus stupide des trois garçons.

Du côté des filles, Béa est l'infirmière moche, timide et sympathique, trop bonne trop conne.
Clara est l'infirmière en chef, hautaine, autoritaire, sûre d'elle, prétentieuse et vraiment pas sympathique. Elle aura le rôle de contrepoids face aux garçons. Dés son entrée dans la série, elle dit du mal des autres.

Nous avons bien des personnalités différenciées, bien amenées pour la plupart, esquissées en quelques répliques. Tous ces personnages sont des gens médiocres, ce qui convient bien à l'humour.

Intrigues
Comme dans la plupart des sitcoms, plusieurs intrigues sont entrecroisées dans cet épisode.

Intrigue A: Clara est jalouse car elle n'a pas été invitée à l'anniversaire de Sabri.

Intrigue B: Sabri a utilisé les timbres de collection de son patron pour envoyer les cartons d'invitation de son anniversaire. Il doit absolument les récupérer avant que la poste ne les expédie.

Intrigue C: Aymé doit passer la nuit dans le même lit que Béa.

On remarque immédiatement le côté conflictuel de ces intrigues, et le fait qu'elles fassent appel aux caractéristiques des personnages. On est donc sur la bonne voie, puisque même les sitcoms ne peuvent pas se passer du conflit, le moteur de toute histoire.

Notez bien qu'une sitcom ne doit pas se résumer à un enchaînement de bons mots. Il FAUT amener les gags par une nécessité de l'intrigue. C'est ce que permet le conflit, qui oblige les personnages à entreprendre des actions qu'ils ne feraient pas normalement.

Sources du rire
J'ai fait mes calculs habituels: il y a 130 tentatives de "gags" (au sens large) sur 25 minutes d'épisode, soit une moyenne de 5,2 rires à la minute. On est au-dessus des 4,5 rires du pilote de Friends, mais la qualité générale des rires est un peu en dessous. En réalité, sur ces 130 tentatives, environ 70 font mouche.

La langue française ne permet pas de faire les mêmes gags que l'anglais. Les mots étant généralement composés de plus de syllabes, il est très difficile de faire une "chute choc". Ce que j'appelle une "chute choc", c'est quand le rire arrive sur une syllabe précise, comme un couperet. La langue française se prête moins au sens de la formule, et plutôt à un rire diffus, amené par un malaise de la situation.

Or, une sitcom nécessite ces temps de rire précis, de par son format (ils faut bien que les rires enregistrés rythment l'épisode à un certain tempo). Les auteurs de H ont donc trouvé des solutions grammaticales.

1) les anglicismes
Si l'anglais se prête mieux aux formules choc, pourquoi s'en priver? Nous avons donc droit à l'anglais approximatif d'Aymé, qui reprend des formules hollywoodiennes. Elles font mouche dans 100% des cas. C'est extrêmement efficace, et peut importe le contenu de ce qu'il dit: sa prononciation foireuse suffit.

2) les barbarismes
Jamel, le petit furet des cités, n'a jamais vraiment appris le Français correctement. Il va donc émailler ses propos d'impropriété de langage, des barbarismes et autres solécismes, qui sont toujours hilarants. Ici, c'est la ressemblance phonétique entre le mot correct et le barbarisme qui provoque le rire.

Exemple:

PR. STRAUSS
Si je retrouve le malandrin qui a volé mes timbres, je le tue!

JAMEL
Malandrin... Malandrin... Vous auriez pas son prénom?

Mais les tics de langue ne sont évidemment pas les seuls moyens pour faire rire. Un grand classique de l'humour français (que l'on retrouve moins dans les sitcoms américaines), c'est la réaction de chacun face à l'autorité. Et, surtout, l'abus d'autorité. On pense immédiatement à l'héritage de Louis de Funes, qui excelle dans le rôle du "petit chef". Ici, c'est Clara qui reprend le flambeau de l'autoritaire cruelle.

Il y a évidemment des gags de toutes sortes (observation de la vie quotidienne, parodie de films, gags visuels, etc.) Je les ai classé en plusieurs catégories pour les compter. Voici un compte rendu des sources de l'humour dans l'épisode pilote de H:


Avec des personnages médiocres (les "losers" sur le graphique), la majorité des gags proviennent de leurs réactions toujours à côté de la plaque face aux évènements. Lorsqu'ils entreprennent quelque chose, ils s'attendent à des résultats bien différents de ce que quelqu'un de normal peut espérer. Chacune de leurs interventions leur permet d'exprimer leur médiocrité.

Exemples:

SABRI
Les timbres sont encore dans la boîte aux lettres. On peut les récupérer.

JAMEL
Oui, tu as juste besoin des clés et c'est bon.

SABRI
Oui, c'est tout.

JAMEL
Et bien voilà, tout s'arrange!

SABRI
Oui!

JAMEL
T'as les clés?

SABRI
Non!

Ou encore:

JAMEL
Ce soir, je vais au McDonald.

SABRI
Wow tu sors le grand jeu à une fille toi! Menu BestOf, grande frite, grand coca!

Le reste des gags se partagent entre les sous-entendus coquins que Aymé fait subir à Béa, humour facile mais efficace, et puis les quiproquos entre Aymé et Clara: il pense qu'elle est open pour une partie à trois, elle pense qu'il parle d'une surprise party pour l'anniversaire. Un grand classique inusable.

Défauts
Malgré cette pléthore de gags, l'épisode souffre tout de même de quelques défauts.

1) Avec ses 25 minutes, l'épisode est un peu plus long que les sitcoms américaines (qui tournent autour de 21-22 minutes). Les 3 minutes de différence se ressentent dans une légère baisse de rythme. Certaines scènes servent clairement à faire avancer l'intrigue sans pour autant amener des gags. C'est quasiment interdit dans l'écriture des sitcom: le temps mort n'est pas autorisé.

2) Les scènes ne se terminent pas par le meilleur gag, ce que les américains appellent "the button". Il vaut mieux terminer chaque scène par une chute, pour faire la transition dans les rires, plutôt que dans le silence. Cela participe beaucoup au sentiment de rythme: on n'a pas le temps de "sentir" les scènes arriver; à peine a-t-on repris son souffle que la suite est déjà commencée. Or, par la structure du langage français, les scènes de H se terminent souvent par un creux.

3) Les personnages ne sont pas du tout réalistes. Il n'y a pas vraiment la place pour les sentiments ou l'identification dans H. Alors que Friends, certaines scènes jouaient la cartes d'un réel romantisme ou d'une intimité sérieuse avec les personnages, H reste dans la zone superficielle de l'humour. C'est un choix artistique (Arrested Development l'a fait également) qui explique peut-être la courte durée de la série. Les spectateurs ont besoin de se reconnaître un minimum dans les protagonistes pour les suivre au long terme.

Conclusions
Les auteurs de H ont à mon avis, percé le secret d'une sitcom à la Française. Avec un casting de rêve, des gags plus ou moins corrects, des bons personnages, ils ont trouvé un équilibre instable. Dommage que personne n'ait vraiment tenté de les imiter.

En effet, les autres sitcoms françaises (je pense aux short-coms, à Fais pas ci, fais pas ça) s'éloignent beaucoup du modèle américain, au détriment d'un format qui favorise vraiment le nombre de rires à la minute. C'est, en fin de compte, le plus important: est-ce qu'on se marre en regardant cette série? Pour "H", la réponse est oui!

01 mars 2011

Community, la méta-série

Je poursuis mon exploration des sitcoms. Community n'est pas aussi connue que les autres séries que j'ai analysées, mais elle mérite franchement d'être découverte. Elle est plus subtile, cultivée et imprévisible que la moyenne des autres sitcoms. Il y a plusieurs raisons à cela.

La galerie de faux clichés
Community, c'est l'histoire de Jeff, un ex-avocat forcé de retourner sur les bancs de l'école pour obtenir un diplôme valable. Il crée un groupe d'étude dans le but de draguer Britta, mais il y restera finalement pour les autres, qui deviennent rapidement ses amis... Et qui sont un rêve pour les amateurs de diversité: 2 noirs, 2 blancs, 2 juifs, 1 arabe et 1 asiatique.

Dés le pilote, le ton est donné: Abed, un des personnages, déclare que ce groupe d'étude est un remake du Breakfast Club, de John Hughes. On est directement dans les références pop des années 80, et ça n'arrêtera plus. C'est également un "mission statement" de la part des auteurs: les personnages ressemblent à des clichés, mais ne sont pas des clichés. Comme dans Breakfast Club, il faudra creuser un peu plus loin pour découvrir le véritable visage de nos héros.

Abed, par exemple, est victime du syndrome d'Asperger (façon Sheldon Cooper). Mais en réalité, tout au long de la série, il fait preuve de plus d'humanité que le reste du groupe.

Britta se déclare athée révolutionnaire et généreuse, elle est en fait engoncée dans ses croyances, son petit confort et ses habitudes.

Troy, le black sportif, est beau, musclé, dragueur... mais désespérément geek.

J'arrête là le tableau, mais tout ce petit monde est extrêmement vivant. Le tout est géré avec beaucoup de fluidité de la part des auteurs, on ne fait pas face à des personnages en carton. Parfois, cela se fait au détriment de l'humour: comme dans beaucoup de série "monocaméra" qui jouent sur la subtilité, on en oublie d'être drôle. Le bon côté de la médaille, c'est que lorsque le rire arrive, il est sincère et vraiment bon.

Un méta-humour
Une rapide comparaison entre les gags de "Big Bang Theory" et autres "How I Met Your Mother" avec ceux de "Community", nous en convaincra. Là où les séries "multi-caméra" avec rires pré-enregistrés se basent sur un schéma de gag classique, avec le temps fort sur la chute, Community se permet de détourner cette construction habituelle. Puisqu'elle n'a pas besoin de déclencher les rires dans un public en direct, elle peut se baser sur des "trucs" cinématographiques (montage, bruitage, etc.) pour faire passer discrètement le rire entre deux phrases. Ici, la chute est le temps faible de la phrase.

Regardez cet extrait par exemple: http://www.youtube.com/watch?v=iE8meUf0qCM

Si l'on n'est pas attentif, on ne se marre pas souvent. J'avais lu une critique assassine de l'épisode pilote (sur LeBlogTVNews), qui est passée complètement à côté de l'humour spécifique de Community (ne retenant que l'évident et grossier "Ass-Berger"). Mais c'est passer à côté des références culturelles: Ben Affleck, Breakfast Club, Bill Murray. Sans avoir l'air d'y toucher, les fameux 13 rires à la minutes sont presque atteints.

Ce que l'on appelle le méta-humour, c'est lorsque les personnages se moquent de leur condition de personnages de série télé. On brise le 4ème mur. C'est monnaie courante dans Community. Normalement, c'est le genre d'humour que l'on évite, car ça éloigne le spectateur de l'intrigue. Mais dans Community, le surréalisme et les références à la télé font partie de l'univers. Elle sont plus facilement assimilées grâce au personnage d'Abed qui, à moitié fou, vit dans un monde fait de séries télé. Ceci dit, cela n’empêche pas les autres de sortir du cadre strict de leur personnage de temps à autre.

Le surréalisme
Au fil de la série, une touche surréaliste est venue se greffer à la série. Ca m'a fait pensé à Parker Lewis Ne Perd Jamais. C'est plutôt bon signe (j'ai grandi dans les années 90!)... Ce surréalisme assumé est d'autant plus bienvenu qu'il n'est pas excuse à des facilités de gags foireux. En réalité, il est très ambitieux. Les meilleurs épisodes sont les plus surréalistes, car ils sont teintés d'une "aura cinématographique" rarement vue en sitcom. Il y a par exemple eu un épisode spécial Noël entièrement en animation plasticine!

Un autre héritage du passé, emprunté notamment à Arrested Development (même producteur), c'est la persistance des gags d'un épisode à l'autre. On ne fait pas table rase du passé chaque semaine, et on traîne les vieux boulets avec soi jusqu'au bout. C'est la recette qui avait permis à Arrested Development de créer cet humour exponentiel, et cela fonctionne de la même manière ici. D'ailleurs, la qualité de la série monte au fil des épisodes.

Faut-il craindre une annulation précoce de la série, destin tragique de toutes les sitcoms qui visent un peu plus haut que d'habitude? Non, je ne le pense pas, car elle parvient à capter son public! Je vous conseille donc de découvrir Community, et de voir jusqu'où le format sitcom peut aller de nos jours!

09 février 2011

30 Rock Rocks!

J'ai déjà évoqué la sitcom américaine 30 Rocks à plusieurs reprises, je vais aujourd'hui faire une analyse plus détaillée de l'épisode pilote. Je vous conseille de vous procurer une copie du script pour suivre avec le texte original sous les yeux. Il faut évidemment savoir lire l'anglais (ce qui, en 2011, dans une société mondialisée, est fort recommandé).

Comme toujours, la première séquence de "pré-générique" (cold opening, en VO) est cruciale: il faut planter le thème de la série toute entière en moins d'une minute, et faire rire environ cinq fois (d'après mes calculs statistiques savants).

Dans le pilote de 30 Rock, c'est le personnage de Liz Lemon que nous suivons en premier lieu. Le choix est fait de nous la montrer *hors* de son lieu de travail habituel, avec pour but de se concentrer sur son caractère et ses manies de psycho-rigide "control-freak". Comme il faut le faire rapidement, l'auteur Tina Fey a choisi de mettre Liz face à deux petits conflits de la vie quotidienne:

- des dames qui bloquent le chemin en discutant devant une porte.
- un sale type qui dépasse tout le monde dans la file.

C'est très bien joué: un conflit simple à comprendre et surtout rapide à mettre en place (c'est un instantané, ce qui convient au rythme de la sitcom).

Nous pouvons donc nous concentrer sur les réactions de Liz pour mieux la connaître: elle va finir par acheter tout les sandwiches du magasin pour couper l'herbe sous le pied du vilain dépasseur, quitte à faire enrager tous les autres gens dans la file. C'est là que nous levons un coin du voile sur la personnalité de Liz: plutôt le déluge qu'une injustice!

La situation génère assez de conflit pour faire éclore les cinq rires requis.

Après le générique, nous découvrons le lieu de travail de Liz (les studio NBC). Nous faisons la connaissance de l'assistant Kenneth, puis des scénaristes. Chaque fois que l'on arrive sur un nouveau personnage, il faut une vanne: c'est mécanique. La vanne permet de garder le rythme de 5 rires/minute, mais aussi de fixer de façon rapide le caractère du personnage. Les blagues jouent donc double rôle et font avancer le récit.

Exemples:
- On apprend que Kenneth est fan de télévision car il connaît toutes les séries pour filles.
- Toofer et Frank sont des pervers car ils parient sur l'arrière-train de Sarie, la jolie assistante.
- Pete, le producteur blasé, est prêt à écouter les histoires gnangnantes de Liz pour un sandwiche gratuit.
- Liz, elle, est toujours très fière d'avoir racheté tous les sandwiches du magasin et veut s'en vanter, mais tout le monde s'en fiche.

Quelques échanges d'amabilités rigolotes nous mènent à l'incident déclencheur de cet épisode: Liz et Pete montent à l'étage pour voir le directeur et lui faire une liste des doléances (machine à café, sodas, snacks, etc.) sauf que ce brave homme est mort. Et il est remplacé par Jack Donaghy, un irlandais aux dents longues qui a d'autres plans en tête.

Comme d'habitude, sa première intervention est drôle:
JACK: "Je suis Jack Donaghy, vice-président du développement pour NBC/Vivendi/Universal/Auchan"
LIZ (étonnée) : "Ah! On a racheté Auchan maintenant?"
JACK: "Non, alors pourquoi vous êtes habillés comme si c'était le cas?!"

Remarquez comme le type d'humour *DEPEND DU PERSONNAGE*. C'est extrêmement important. Jack Donaghy est un "corporate man" très chic, costard cravate, sans coeur: son humour est donc logiquement très sec, très corporate. Alors que des personnages comme Frank ou Pete seront plus vulgaires et porté sur le sexe.

Tina Fey joue très bien avec ses différents personnages pour créer une palette d'humours différents. On avait vu dans Friends comment les personnages étaient complémentaires (la blonde, le rigolo, le sérieux, etc.). C'est le même principe qui est à l'oeuvre ici, avec l'avantage que la catégorisation des "types" de personnages est beaucoup moins évidente. La grosse ficelle est mieux dissimulée, ce qui caractérise l'art bien fait.

Prochaine entrée en scène: Jenna DeCarlo (qui sera renommée Jenna Maroney dans la version finale). On comprend déjà ce qui va se passer: sa première apparition à l'écran sera la définition de ce qu'elle sera tout au long de la série. C'est vraiment une technique importante à retenir: on instaure le thème dés la 1ere entrée du personnage. Et le thème pour Jenna, c'est son rapport ambigu à la célébrité: elle est prête à tout pour attirer l'attention, mais elle est incapable de gérer ça convenablement (dans ce pilote, elle arrive beurrée face au public).

Cut vers le bureau de Donaghy, où il accepte les doléances de Liz en échange d'un petit aménagement dans son show: l'arrivée d'un nouvel acteur, le pathétique Tracy Jordan, bouffon imprévisible et chahuteur.

Le personnage de Tracy Jordan est la cerise sur le gâteau de la comédie. Pour le moment nous avions une situation initiale bien pépère: des auteurs, certes comiques, qui créent un show avec leur patronne Liz, qui est comique. Ils ont un nouveau patron, pas très comique. Jusque là, pas de quoi s'extasier, les patrons vont et viennent sans que rien de spécial de ne passe. Ce qui va vraiment changer, que dis-je, bouleverser leur univers, c'est l'arrivée en fanfare de Tracy Jordan.

Cette modification de la situation initiale est un élément à ne pas oublier dans les sitcoms. On croit souvent, à tort, que les sitcoms racontent la vie "habituelle" de quelques personnages. En réalité, non, elle raconte leur *réaction* à un changement du quotidien.

Dans Friends, l'élément qui change toute la dynamique du groupe, c'est l'arrivée de Rachel (dont Ross tombe immédiatement amoureux).
Dans How I met Your Mother, c'est la rencontre avec Robin qui va lancer le récit.
Dans Big Bang Theory, c'est le déménagement de Penny qui modifie les relations.

Et bien, pour 30 Rock, le moteur du changement, c'est Tracy Jordan.

C'est un personnage haut en couleurs, avec des gags plus évidents: ils réagit toujours de manière inattendue. C'est systématique. On nous le présente comme un fou furieux, et face au public, il a les mots qu'on attend d'une mère Thérèsa.

En résumé, le pilote à mis en chantier TOUS les thèmes qui traverseront la série, elle a fixé le décor, montré le caractère des personnages sans s’appesantir sur des séquences d'exposition très longue: tout est amené par des situations conflictuelles.

22 janvier 2011

Modern Family: une modern sitcom?

Depuis la fin de Friends en 2004, on sent bien que les sitcoms sont entrées dans une nouvelle génération. Arrested Development et The Office ont ouvert la voie des "mono-caméra". Accompagnant le changement de réalisation, un nouvel humour - moins formaté - a fait son apparition.

Ceci dit, la transition n'est pas évidente. Certaines sitcom fonctionnent toujours principalement "à l'ancienne". How I met Your Mother, par exemple, reprend dans les grandes lignes l'héritage de Friends. La nouveauté est dans certains "tics" de réalisation (flahs-backs), mais pas dans l'humour, dont les blagues pourraient très bien appartenir à de vieux épisodes de Friends.

D'autres ont pris le parti du mono-caméra, mais avec le risque évident de la redite... Combien de faux documentaires peut-on tourner sans donner la nausée? Pour elles, le salut se trouve dans un type d'humour complètement inédit, un peu surréaliste.

En 2011, il est devenu extrêmement difficile de renouveler le genre. Modern Family a fait le pari du mono-caméra, faux documentaire, avec les interviews face caméra, et son humour décalé. Et même si l'ont pouvait craindre une énième chronique familiale un peu neu-neu, force est de constater que cette fois-ci, la sauce a bien pris. Le résultat est excellent!

Modern Family joue avec les clichés, mais des clichés modernes. Le couple gay qui adopte, le père qui est pote avec ses enfants, le couple mixte (différence d'âge ET d'origine ethnique), c'est un peu un festival. Pourquoi alors peut-on parler d'une réussite?

Pas de miracle: l'écriture est aux petits oignons, par des vieux briscards de la sitcom. Les auteurs sont des anciens de Frasier et Just Shoot Me! Leur savoir-faire est incontestable.

Difficile, pourtant, de détecter, comme je l'ai fait pour d'autres sitcoms, les principaux leviers de l'humour. Le rire est protéiforme dans Modern Family, et on ne sait jamais à quel tournant l'attendre. Slapstick, jeu de mots, observations sur la vie de famille, grosse naïveté, mauvaise foi, sont tous à égalité parmi les gags.

Reste alors à se tourner vers les personnages pour mieux comprendre la mécanique de Modern Family. Et là, on remarque une constante: tous les personnages sont groupés en duos mal assortis. Le ressort du buddy movie est ici démultiplié.

Voyez plutôt:

- le couple d'homosexuels est composé d'une grande folle obèse et d'un petit avocat roux. C'est le rôle de l'Auguste et du clown blanc.
- le couple du patriarche conservateur un peu vieillissant et de la super sexy immigrée colombienne révolutionnaire.
- le papa cool qui veut faire pote avec ses enfant et la maman qui veut tout contrôler.
- les deux soeurs qui ne se comprennent pas: l'une est une ado populaire mais idiote, l'autre est une geekette asociale.

Là où les personnages de Friends étaient conçu pour interagir chacun les uns avec tous les autres, ici la magie ne fonctionne qu'au sein de ces petits duos. D'ailleurs dans certains épisodes, les auteurs essayent de former des duos différents, et le résultat est moins drôle. Par exemple faire un épisode où les gays sont de sortie avec la jolie colombienne ne marche pas, car elle n'est pas du tout gênée par le fait qu'ils soient gay. Ce sont des personnages qui ne sont pas complémentaires.

Notons aussi le sentiment d'optimisme et de bien-être qui émane de la série. J'ai souvent brocardé les séries françaises pour leur morosité ambiante: acteurs qui soupirent, élocution tristounette, pessimisme à tous les étages. Dans Modern Family, le bon côté des choses n'est jamais très loin.

Par exemple: tous les couples de la série sont constamment au bord de la dispute, mais parviennent à garder le sourire et à se remettre ensemble grâce à leurs qualité, et surtout n'en gardent aucune rancune. On sent que l'amour déborde, même s'il vient avec tous ses emmerdements du quotidien.

Ce côté "feel good" est très rafraîchissant, et se retrouve dans une réalisation aux couleurs chaudes, avec une musique qui a du "peps". Pour une comédie, ce n'est pas un défaut!

Alors, est-ce que Modern Family est vraiment moderne? Dans sa conception de la famille, il faut quand même mettre un bémol: tout ce qui s'éloigne de la normalité est tout de même vu d'un oeil songeur. Les gays sont une caricature de gays. La famile modèle est toujours celle de l'Amérique de 1960... Modern Family n'est pas en avance sur son époque. Mais elle est, incontestablement, dans son époque, documentant les difficultés au quotidien de l'évolution des moeurs avec légèreté. Et puis elle est drôle, donc c'est très bien!

09 novembre 2010

La preuve scientifique de l'humour

Je suis content de ne plus être le seul à appliquer la méthode scientifique aux sitcoms. Un confrère américain a fait le compte des blagues dans 30 Rock et dans S#*t My Dad Says. Le résultat est éloquent.


Je crois qu'en 2010, la fameuse "laugh track", la boîte à rires chère à AB production, appartient définitivement au passé. L'humour se doit d'être rapide, subtil et à multiples niveaux de lecture. C'est ce que fait 30 Rock (grâce à ses 4 intrigues croisées), et la plupart des sitcom "single-camera" comme Curb Your Enthusiasm, Arrested Development, etc.

Vous avez les chiffres devant les yeux; vous savez ce qu'il vous reste à faire!

24 septembre 2010

Curb Your Enthousiasm, ou comment rire des bonnes manières

Larry David joue depuis plus de 10 ans maintenant (en route pour une huitième saison) son propre rôle dans la série Curb Your Enthusiasm, une vraie perle des sitcoms sans rires pré-enregistrés. Le concept est simple: Larry David, créateur de la mythique sitcom Seinfeld, ne travaille plus beaucoup depuis l'arrêt de la série. Mais il s'en moque: il est riche, et ses seuls soucis viennent de son incapacité à vivre en société. Complètement à l'ouest en matière de courtoisie, de bonnes manières et de savoir-vivre, il passe son temps à décevoir sa femme et à outrer les bonnes gens. Le pauvre, il ne le fait pas exprès: ce n'est pas lui qui est fou, mais bien le monde qui l'entoure!

Curb Your Enthusiam est assez particulier dans son humour puisque son seul et unique ressort comique est cette inadéquation entre Larry David et les usages de la société. Pas de blagues sous la ceinture, pas de péripéties incroyables à la Friends, pas de gags visuels, non, rien sinon la gêne et l'inconfort. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est un ressort assez puissant pour faire rebondir la série depuis 1999.

Bon, il faut avouer, au bout d'un temps, on voit venir les gags à l'avance. Chaque fois que Larry David fait une rencontre a priori anodine, on *sait* qu'elle va finir en catastrophe. Mais les scénaristes en jouent, ils retournent les situations et parviennent souvent à surprendre.

Il faut dire que "la gêne et l'inconfort" sont à mon avis les seuls vrais ingrédients de l'humour, en général. Voyez plutôt: l'humour noir, c'est l'inconfort face aux choses horribles de la vie. Les blagues sexuelles, c'est quand on rit pour évacuer une gêne latente face au sexe. Les one-man-show, les stand-ups, sont remplis d'humoristes qui ne font que raconter des passages gênants et inconfortables de leur vie imaginaire. Une gêne à laquelle on peut tous s'identifier parce que tout le monde la vit constamment.

Alors voilà le conseil: si vous voulez faire rire sans trop vous casser la tête, prenez note de tous ces moments inconfortables de la vie, et racontez-les honnêtement. Les gens riront car ils verront que vous avez identifié une réalité, et rien que ça, c'est déjà 50% du boulot.

Bon, et alors, les 50% restants, c'est quoi?

C'est ce qui s'appelle le milking, autrement dit l'exploitation de la situation de départ jusqu'au bout. Je regardais l'autre jour cette émission de Ruquier (On n'demande qu'à en rire) et voilà que ces malheureux candidats se font démonter en public. Pourquoi ne sont-ils pas très drôle?

Parce qu'ils ne font que 50% du travail: ils ont identifié une situation potentiellement drôle, une gêne (dans l'émission ici: la directrice de la campagne pour la sécurité routière est alcoolique) mais ils ne l'exploitent pas vraiment. Ils racontent, sans plus. Ils se contentent d'exposer un personnage caricatural. Mais un portrait est insuffisant: il faut imaginer toutes les ramifications qui peuvent découler la situation de base. Il faut exagérer. Aller jusqu'au bout de l'idée.

Pour en revenir à Curb Your Enthusiasm, c'est exactement ce qu'ils font, et avec brio. Je vais prendre pour exemple l'épisode "The Doll" (saison 2) qui me semble le plus drôle. En partant d'une situation simple (Larry, croyant faire plaisir à une fillette, coupe les cheveux de sa poupée. C'était une poupée de collection et les parents sont scandalisés), les scénaristes ont imaginé une descentes aux enfers qui est pourtant un accomplissement logique.

Et 30 minutes d'épisode plus tard, voilà où le pauvre Larry en est:

06 mars 2010

Bazinga, la comédie dans The Big Bang Theory

Chuck Lorre est une sorte de héros personnel. Bien sûr, son CV est assez impressionnant: il est le créateur de Dharma et Greg, de Mon Oncle Charlie (la sitcom la plus regardée aux USA), et puis récemment de The Big Bang Theory, dont on va parler aujourd'hui. Mais cela n'est rien comparé à ça: Chuck Lorre a composé, jadis, le générique de... Tortues Ninja, le fameux dessin animé de mon enfance! Bazinga! Il a droit à tout notre respect jusqu'à la septième génération!

The Big Bang Theory, sa dernière création, est une sitcom basée sur les geeks. Qui sont-ils? Ingénieurs en physique, en théorie quantique, doctorants fans de Star Trek pratiquant couramment le Klingon et prêts à tout pour obtenir l'autographe de Leonard Nimoy (c'est Spock!). Leur vie bien rangée de colocataires va être bouleversée quand apparaît une voisine (Penny) jeune, jolie, au QI très nettement inférieur au leur, dont le rêve est de devenir actrice mais qui n'est pour l'instant que serveuse dans un restoroute.

Je vous avoue que j'étais sceptique au départ... L'humour de geek, quel intérêt, ça fait 10 ans qu'on nous rabâche ça. Depuis la bulle Internet de 1999, le "geek" est devenu une catégorie sociale à elle seule, qui doit à vue de nez contenir 30% de la population... Donc rien de bien nouveau dans ce concept.

Mais Chuck Lorre connaît son métier, et il a évité le piège de ce fameux "humour geek" qui est très lourd, et surtout pas très drôle. En effet, après quelques épisodes, les protagonistes, Sheldon et Leonard, deviennent tellement attachants qu'il est impossibles de s'en défaire. Petite analyse de cette addiction...

La sincérité
J'en ai déjà parlé plusieurs fois, et ça se confirme, en humour la sincérité prime. Un geek "second degré" n'est pas drôle. Un geek sincère, donnant tout son coeur à apprendre le Klingon, est par contre, très drôle. Et beaucoup plus humain, aussi. On entre dans son mode de pensée, on est avec lui, et dés lors, chaque confrontation avec le monde extérieur - qu'il ne comprend pas bien - peut devenir une source de gags.

Le personnage de Sheldon est exemplaire à cet égard. C'est le plus sociopathe de tous les geeks de la série. Il vit par et pour la science. Ses amis sont avec lui "parce qu'il était là", mais il est insupportable à vivre. En colocation, il établit des règles de vie commune digne d'un traité constitutionnel, avec des exceptions aussi bizarroïdes qu'absurdes. Il est franchement antipathique: dans la "vraie vie", il serait seul. Dans la série, sa solitude se limite à la vie sentimentale. Sheldon n'a clairement jamais connu la chaleur d'un baiser. Et là où ça devient drôle, c'est qu'il s'en fiche, sincèrement. Jamais on ne ressent chez lui ce manque, cette frustration du manque d'amour. Au contraire, il est plus heureux seul: il a plus de temps à consacrer à la science.

L'humanité
Malgré leurs défauts probablement rédhibitoires dans un monde normal, les personnages sont ici sauvés par une humanité débordantes. Prenons pour illustrer cet aspect des choses le personnage de Howard Holowitz, l'ingénieur juif. C'est le plus pathétique des quatres geeks, car c'est le seul qui croit encore pouvoir réussir à draguer les filles en soirées. Mais il vit une relation étouffante avec sa mère, est musclé comme une crevette, et s'habille à la dernière mode de... 1972. Il est obsédé par le sexe, et offense régulièrement Penny à ce sujet. On pourrait mal le prendre. On pourrait s'en offusquer. Mais on en rit, car au sait que Howard n'est pas réellement obsédé par le sexe: c'est une parade, un masque, face à sa détresse, et à sa solitude qui est bien réelle, elle.

Dans une scène, il se révèle tel qu'il est vraiment, et se met à pleurer en avouant qu'il sait pertinemment bien qu'il n'a aucune chance de séduire une fille, que sa vie est pathérique. Un court instant, on ne rit plus, on découvre la Vérité de ce personnage. On le comprend. Il est humain et nous pouvons compatir. Evidemment, comme on est dans une sitcom, il n'apprend pas de ces erreurs: aussitôt a-t-il séché ses larmes qu'il retombe dans les mêmes travers, et se remet à draguer la première fille qui passe.

Le meta-humour
Traditionnellement, dans les sitcoms, les personnages ne font pas d'humour, car pour les spectateurs cela tomberait souvent à plat et ne serait pas drôle. Au contraire, les personnages sont les sujets de l'humour. Mais dans The Big Bang Theory, une chose rare arrive: Sheldon fait assez régulièrement des "blagues". Et elles sont hilarantes. Comment cela fonctionne-t-il?

Sheldon est une version humaine de Monsieur Spock: il ne comprends pas l'humour. C'est logique: lui, grand scientifique mais handicapé social, cherche a percer les secrets de ce qui fait une bonne blague, cet art mystérieux qui lui échappe. Dans ces conditions, Chuck Lorre peut se permettre de faire ce meta-humour, de l'humour SUR l'humour.

Sheldon met alors au point des stratagèmes extrêmement élaborés pour faire des farces à ses colocataires, qui n'en reviennent jamais du niveau d'absurdité de la chose. Et Sheldon de s'exclamer alors: "Bazinga!", onomatopée qui signifierait quelque chose comme "je t'ai bien eu!".

Le fantasme
Réalisme, humanisme, humour, voilà trois traits de caractères qui ne collent pas du tout à Penny, la jolie voisine. Dans le monde réel, la jolie voisine ne se serait jamais acoquinée avec ses terribles voisins de palier. Dans la vraie vie, elle ne leur pardonnerait pas leurs délires trois fois par épisode. Et certainement, dans la vraie vie, elle n'aurait pas de relation sentimentale avec Leonard (le leader des 4 geeks).

Penny a clairement un rôle structurel dans la série. Elle accepte tout sans se lasser, elle joue le rôle de punching-ball, à la différence qu'elle renvoie régulièrement les coups. Ce rôle un peu artificiel passe facilement car elle représente le fantasme absolu. On a tellement envie que ça se passe comme ça, que quand ça se passe, ça ne gêne personne. Et ça fait plaisir.

28 février 2010

Les invincibles et la fiction française

A grand renfort de publicité, Arte lance une nouvelle série humoristique, "Les Invincibles". C'est une adaptation d'une série canadienne, et le pitch raconte ceci: "quatre amis approchant de la trentaine décident de conclure un pacte leur obligeant d'effectuer une rupture simultanée avec leur copine à 21 heures le lendemain."

A priori, les séries françaises, c'est pas vraiment mon truc, surtout quand ça se veut humoristique. A part devant "H" (avec Jamel Debbouze), il y a plus de 10 ans, je n'ai pas rigolé souvent en regardant les chaines françaises.

Mais celle-ci m'intriguait, à cause du casting notamment: Cedric Ben Abdallah est un humoriste vraiment drôle, j'avais envie de le revoir. Et je reconnaissais aussi Jonathan Cohen, rescapé de l'éphémère web-série "Putain De Serie". Deuxième bonne raison: c'est l'adaptation d'une série canadienne, qui sont généralement très drôles, donc le salut est possible...

Le paris est-il réussi?

Et bien, ayant vu le premier épisode (il sera diffusé dans le courant du mois de Mars sur Arte), je suis agréablement surpris. Certes, la série traîne derrière elle une ribambelle de tares franco-françaises dont on se demande quand les créateurs voudront bien se débarrasser, mais - et c'est là le principal - j'ai ri de bon coeur à plusieurs reprises.

Les bons points
Du bon côté de la balance, on peut sans conteste mettre le casting: les acteurs sont excellents et se complètent parfaitement. Quelques stars dans les seconds rôles et quelques inconnus dans les rôles principaux, voilà une recette qui a fait ses preuves dans de nombreuses séries outre-atlantique, et ici aussi, ça marche!

La bande-son est pas mal du tout pour une série française: quelques titres anglo-saxons un peu "vintage" qui collent bien à l'ensemble, malgré un tendance légèrement "publicité pour téléphone portable" dans le choix des chansons. En tout cas, il est clair qu'une bonne partie du budget s'est évaporée en musique, et c'est un choix qui imprime vraiment sa marque (de qualité) sur ce premier épisode. Un petit bémol, néanmoins: la chanson du générique, concoctée par les gars de "La Chanson Du Dimanche" est, à mon avis, complètement ratée.

L'humour. Il est subtil, et trop rare (sur 52 minutes, on ne rit qu'une dizaine de fois), mais il faut reconnaître qu'il fait mouche. Pour une fois que des scénaristes français parviennent à me faire rire, je suis content! Il semblait que la mission n'était si impossible que cela. Evidemment, on est loin des 13 rires/minutes d'une sitcom américaine. Mais "Les Invincibles" n'est pas une sitcom, que cela soit clair. C'est une série plus en finesse, malgré quelques grosses fautes de goût que je décrirai plus loin.

La réalisation n'est ni trop cheap, ni tape à l'oeil, et possède une patte "cinéma français" pas du tout honteuse. Bref, un bon moyen d'adapter un format nord américain sans vendre son âme. A mon avis, un exemple à suivre. Il y a quelques bonnes idées et un bon montage alterné lors de certaines séquences (le décompte avant 21h, par exemple) qui est vraiment prenant.

Les mauvais points
Le format. Ces 52 minutes devaient incontestablement être resserrée en 26 minutes. Le rythme est clairement trop lent, et l'histoire de scinde d'ailleurs naturellement en deux parties (l'avant et l'après "largage de copine") qu'il aurait été plus intelligent de séparer en deux épisodes distincts. C'est une occasion manquée de faire enfin de la fiction française avec un rythme soutenu. Ici, quelques baisses de régime tirent vraiment le plaisir du spectateur vers le bas,; spectateur qui, comme les héros, n'arrête pas de regarder sa montre.

Le côté obscur et dépressif à la française. C'est un mal endémique, mais il me semble que tous les acteurs français ont une tendance naturelle à soupirer, marmonner et à avoir l'air dépressifs. Même quand la situation n'est pas spécialement triste. Et ça, dans une série que l'on présente comme comique, c'est un comble. Bref, il est tant de mettre un peu de joie dans la télévision française. Délivrer ses répliques avec un peu d'entrain, et arrêter de faire des dialogues pour des personnages qui n'arrêtent pas de geindre et râler. Prenons exemple sur un Bourvil, sur un Pierre Richard, qui savaient rester optimistes dans l'adversité, et qui étaient drôles en toutes circonstances!

Le marketing est d'ailleurs ambigu à ce sujet. Il y a des signaux mitigés, et le spectateur se demande tout le temps à quoi s'en tenir. Premièrement, Arte nous présente cette série comme étant une comédie. De fait, le générique semble le confirmer avec une chanson gaie et une typographie fantaisiste. Et puis, un casting rempli d'humoristes semble enfoncer définitivement le clou. On commence à regarder avec l'espoir de se marrer comme une baleine, et là c'est un peu la débandade. La tonalité est clairement plus sombre que prévu: au lieu de rire de tout, la plupart des sujets sont en fait traités gravement (un enterrement sous la pluie, des ruptures douloureuses, une guelle de bois où l'on n'a pas du tout envie de rire) et aucun événement n'est jamais "milké" pour nous faire rire. La principale source d'humour provient donc de répliques cinglantes qui sont certes drôles mais hélas très ponctuelles.

Comme d'habitude en France, certains dialogues sont totalement à côté de la plaque. Le cul entre le drame et le rire n'est vraiment pas le terrain le plus facile pour viser juste, et ça sonne très faux quand, par exemple, une actrice annonce la crise cardiaque de sa grand-mère (Je cite: "C'est mamie, elle a fait une crise cardiaque. Son cerveau a manqué d'oxygène"... au passé composé!? Qui parle comme ça?). Il faudrait choisir son camp: soit on est là pour rire, soit on est là pour pleurer. Mais ce va et vient constant ne produit que des bourdes dans le genre. Attention, je ne dis pas qu'il faut écarte complètement les moments d'émotions, mais les réserver à des moments où leur impact est maximal. Lorsque l'on fait le yoyo entre les deux sans discernement, on obtient de la soupe tiède.

Pour terminer, une remarque sur les quelques séquences en dessins animés. C'est simple: elles sont ratées. Elles sont moches, et pas drôles. Aussi, leur lien avec l'intrigue est vraiment ténu. On voit bien que l'un des personnage est dessinateur, mais ce passe-temps n'est jamais vraiment utilisé dans l'intrigue et ne lui ressemble d'ailleurs pas tellement du point de vue psychologique. Ca tombe un peu à plat. En tout cas, ces séquences n'apportent rien du tout et ralentissent le rythme. A supprimer sans états-d'âme.

Conclusion
Une demi-réussite, mais une réussite tout de même. On aimerait voir le rythme se resserrer et l'humour être mis un peu plus en avant, à la place qu'il mérite, puisque les auteurs ont pris le temps d'écrire des répliques vraiment drôles sans tomber dans les clichés. Ca serait dommage de passer à côté.

Reste les habituels tracas à la françaises. Une envie d'intellectualiser le rire qui me semble vaine... et qui plombe l'ensemble. Etait-ce bien nécéssaire?

Allez, je laisse une chance à l'épisode numéro 2. On croise les doigts.