Phil Rosenthal, le créateur de la sitcom "Everybody Loves Raymond", a filmé son voyage en Russie lorsqu'il a été appelé par les pontes du studio pour superviser l'adaptation locale de sa série à succès. A priori, rien de bien excitant... Et pourtant, confronté au grand écart culturel, Rosenthal va se rendre compte qu'une formule donnée gagnante au pays de l'oncle Sam n'est pas forcément une bonne idée au pays des Soviets.
Ce documentaire vise évidemment une cible très particulière: les fans de la sitcom originale ou alors, comme moi, ceux qui s’intéressent aux coulisses de ce genre de séries. Car, en effet, on y apprend pas mal de chose sur le casting, le réglage des gags, et tout le processus intellectuel qui guide l'écriture d'une sitcom.
Il est amusant de constater le désespoir de Rosenthal face aux Russes, qui souffrent de graves lacunes en matière d'humour. Une séquence l'illustre bien, c'est le dîner avec le patron du département humour de la télévision, qui a l'air aussi drôle qu'un officier SS. Mais c'est surtout l'occasion de se regarder dans le miroir: souvent, en voyant l'état de la production française, je me suis dis que tout ce serait passé à peu près pareil à Paris. Et là j'ai eu un frisson dans le dos...
Je vais essayer de passer en revue tous les éléments qui font que la version Russe ne fonctionne pas comme sur des roulettes, et comparer avec la France...
Numéro un: les égos!
De loin le problème le plus handicapant sur le plateau, les créatifs Russes ne roulent que pour leur propre pomme, en dépit du bon sens. Voyez par exemple cette costumière qui s'entête à habiller les actrices comme si elles étaient au bal des débutantes, alors que la scène consiste à faire le ménage à la maison! Défiant toute logique, la costumière insiste que ses actrices doivent "être belles". Que d'efforts pour la convaincre. Autant d'énergie gaspillée qui aurait pu être utilisée à d'autres tâches.
Bien sûr, en France, nos costumières ne poussent pas le vice jusque là. Mais je lis régulièrement sur les blogs et les newsletter consacrés à l'audiovisuel des problèmes issus en ligne direct d'égos surdimensionnés, de la part des acteurs, des réalisateurs, des producteurs et surtout des diffuseurs. Au lieu de faire cause commune pour atteindre un objectif commun (la meilleure série possible), chacun s'applique à sauvegarder sa corporation, son lopin de terre, et sa gloriole. Le résultat est toujours pathétique...
Numéro deux: l'instabilité hiérarchique.
Comme en Russie, les têtes pensantes et les décideurs jouent souvent aux chaises musicales et ne tiennent pas en place plus de quelques mois. Difficile de trouver une continuité dans ces conditions! Ainsi, dans le documentaire, on assiste, impuissant, à des changements de casting pour la simple et bonne raison que la direction change de main. Chacun place ses pions (ah! encore l'égo!) en dépit du travail accompli auparavant ou de l'avis (pourtant justifié) des créateurs de la série.
En France, demandez à n'importe quel scénariste, il vous confirmera que bon nombre de séries et/ou de projets sont annulés parce qu'untel n'est plus à la tête de France Télévision (et je peux en citer d'autres, mais le service public est particulièrement fort en la matière). Certes, les hommes bougent, mais de grâces, faites en sorte que les projets puissent survivre à une simple promotion. C'est vital pour avoir une vue à long terme sur la création. On a déjà prouvé 1000 fois qu'une série doit s'installer dans le temps pour trouver son public (exemple: Plus Belle la Vie). Annuler des séries qui marchent après une ou deux saisons, c'est criminel. Avorter des projets qui ont demandé des mois de travail pour placer son neveu ou la cousin d'un pote, c'est juste triste.
Numéro trois: une incompréhension du genre.
Les Russes voulaient adapter une sitcom américaine, telle quelle, en traduisant bêtement les scénarios. On a déjà vu ça en France: l'adaptation ridicule de The Office sur Canal. Résultat: lamentable! Pourquoi? Parce que la création d'une sitcom demande un minimum de compréhension du genre. Ce n'est pas la même chose de demander à des humoristes de faire leur show en roue libre (comme le réussit assez bien On ne demande qu'à en rire) et de s'appuyer sur des acteurs pour raconter une histoire...
Car voilà le grand malentendu: la sitcom n'a pas bonne presse en France. Mon confrère Sullivan Le Postec explique très bien la méprise qui court dans l'audiovisuel Français au sujet des sitcoms et des shortcoms, et qui à la base de plusieurs déconvenues (voir l'article "Et si on arrêtait de récurer", au bas de la page).
En Russie aussi, la sitcom était un genre bâtard, destiné à mettre en scène des acteurs médiocres et des gags tarte à la crème. Une partie du documentaire se consacre d'ailleurs au casting d'un bon acteur, issu d'un théâtre historique. Mais il ne jouera jamais dans la série, car le patron du théâtre n'a que mépris pour les sitcoms.
Et Rosenthal de dire en substance: "Grand théâtre et sitcom, même combat, même si le mode de communication est différent". Mais il n'est entendu par personne...
On voit vers la fin du film que les gags commencent à fonctionner quand les réalisateurs russes comprennent le sens profond de ceux-ci. Non, une sitcom n'est pas forcément tarte à la crème: elle peut être réaliste, imprégnée par les situations vécues, et tirer sa force comique d'une observation honnête de la réalité.
Pas une différence de culture.
Bref, entre la Russie et la France, j'ai vu pas mal de points communs, et aucun de ceux-ci n'était "une différence de culture", comme on essaie souvent de nous expliquer quand on se demande pourquoi les sitcoms sont nazes en France. Les problèmes de couple, les émois amoureux, les gaffes en société, sont les mêmes partout dans le monde: c'est justement ceux-là que la sitcom explore.
23 février 2012
16 février 2012
Everything Is A Remix
Quatrième et dernier épisode d'une série documentaire fascinante sur le thème de la copie, "System Failure" s’intéresse de près au lois de la propriété intellectuelle. Dans un contexte turbulent en ce domaine (voir les affaires SOPA, MegaUpload, PirateBay, etc.), il est toujours bon de prendre un peu de recul. Cette vidéo est partisane, mais je pense qu'elle va dans le sens de l'histoire. J'avais déjà écrit sur l'évolution culturelle dans ce blog et je suis heureux que cette idée soit partagée. Le concept de la propriété intellectuelle vit ses derniers instants, et le combat contre le système sera probablement long et sanglant (métaphoriquement, car il sera surtout fait d'avocats et de billets verts).
N'est-ce pas excitant de vivre dans une période charnière de l'histoire?
14 février 2012
Parks and Recreation, le sauvetage réussi
A force d'analyser toutes les sitcoms de la planète, un jour viendra où j'aurai forcément fait le tour des bonnes et où je devrai me rabattre sur les mauvaises... Si vous n'avez vu que la première saison de Parks and Recreation, vous seriez même tenté de croire que ce jour est arrivé. Et bien non!
Exemple rare de sauvetage réussi après une première saison catastrophique, Parks and Recreation est devenue petit à petit un rendez-vous apprécié par quelques initiés (l'audience est faible mais la critique est conquise). Je vais donc sacrifier à mon habitude, zapper le pilote (qui n'est pas terrible), pour me concentrer cette fois-ci sur les changements qui ont permis à la série d'éviter la noyade.
Parks and Recreation a démarré comme une sorte de spin-off de The Office, récupérant son format mockumentary. Les premières critiques pointaient du doigt le sujet banal et déjà vu, affirmant que ce n'était là qu'une énième copie de l'original. Mais ils se trompaient.
Comme nous l'avons vu tout au long de mes précédentes analyses, le sujet d'une sitcom n'a qu'une importance minime, voire nulle. Par exemple, Seinfeld ne parle de rien. Friends parle de la vie amoureuse de quelques copains trentenaires. How I Met Your Mother parle de la vie amoureuse de quelques copains trentenaires. That 70s show parle de la vie amoureuse de quelques copains adolescents. Etc...
Bref: ce n'est pas dans le sujet qu'il faut chercher l'originalité d'une sitcom.
On le sait, le point le plus important dans la sitcom, ce sont les personnages. Il faut absolument que la sauce prenne. Hélas, tout le long de la première saison de Parks and Rec, le sauce n'a pas pris. Les personnages semblaient un peu distants, vacants à leurs occupations et laissant l'entièreté des gags reposer sur les frêles épaules de Amy Poehler (l'actrice principale). Une sitcom n'est pas un one-man-show, et - bien vite - la pauvre Amy devait en faire des tonnes pour extirper quelques rires forcés aux téléspectateurs.
Lorsqu'on compare le temps de présence de toute l'équipe de Leslie dans les saison suivantes, on se rend compte que les scénaristes ont corrigé leur erreur: les personnages secondaires ont bénéficié de plus d'espace pour évoluer et apporter des sources de gags supplémentaires. Jerry, par exemple, n'avait que quelques lignes de dialogues dans l'ensemble de la saison 1. Il faisait tapisserie. Au fil des saisons, il s'est doté d'une personnalité, d'un vrai rôle au sein de l'équipe, qui lui permet d'être drôle. C'est non seulement un bon point pour les scénaristes, qui peuvent s'appuyer sur un personnage supplémentaire pour leurs gags, mais également pour l'acteur, qui jouit désormais de plus de latitude pour exprimer son potentiel comique.
Même chose pour Ron Swanson, le boss libertaire de Leslie. Saison 1, il apparaît par intermittence, ponctuant ses entrées par quelques remarques certes drôles, mais assez impersonnelles (il est difficile de s'identifier à un libertaire extrémiste). Au fil des épisodes, lorsque l'on explore sa vie privée (ses ex-femmes, par exemple), on comprend mieux sa façon de concevoir le monde, et du coup on est directement dans l'empathie avec lui... On est presque même d'accord avec sa conception de la politique, c'est ça la magie des personnages bien écrits!
Bref, je pourrais passer en revue la liste complète des personnages pour montrer comment ils sont passés de la simple caricature monomaniaque, à des personnages multidimensionnels auxquels on peut s'attacher. C'est une bonne leçon d'écriture: les gags, aussi bons soient-ils, ne peuvent pas se suffire à eux-mêmes. Ils font qu'ils servent une brochette de personnages assez bien définis pour que l'on puisse s'identifier à eux.
La recette pour créer un personnage réussi, c'est d'aller au-délà de sa caricature. Entrer dans sa tête et le mettre face à des situations extrêmes. Sa vraie nature émerge alors, et l'on comprend mieux qui il est vraiment.
C'est par exemple pourquoi j'ai beaucoup de mal à comprendre le succès de Scènes de ménage, sur M6. Pour moi, ça tombe toujours à plat car je ne me reconnais dans aucun des couples, et je n'ai pas l'impression de cerner leur personnalité profonde. Cette série me rappelle un peu les comic-strip pas drôles qu'on trouve dans les journaux. Comparons avec Fais pas ci, fais pas ça, qui bénéficie de personnages plus fouillés, et donc plus drôles. Logiquement. Les gags en eux-mêmes ne sont même pas si importants: c'est avant tout une question de personnages!
Et ça, Parks And Rec l'a bien compris, un peu tard certes, mais le chef a réussi à rattraper sa sauce pour notre plus grand plaisir!
Exemple rare de sauvetage réussi après une première saison catastrophique, Parks and Recreation est devenue petit à petit un rendez-vous apprécié par quelques initiés (l'audience est faible mais la critique est conquise). Je vais donc sacrifier à mon habitude, zapper le pilote (qui n'est pas terrible), pour me concentrer cette fois-ci sur les changements qui ont permis à la série d'éviter la noyade.
Parks and Recreation a démarré comme une sorte de spin-off de The Office, récupérant son format mockumentary. Les premières critiques pointaient du doigt le sujet banal et déjà vu, affirmant que ce n'était là qu'une énième copie de l'original. Mais ils se trompaient.
Comme nous l'avons vu tout au long de mes précédentes analyses, le sujet d'une sitcom n'a qu'une importance minime, voire nulle. Par exemple, Seinfeld ne parle de rien. Friends parle de la vie amoureuse de quelques copains trentenaires. How I Met Your Mother parle de la vie amoureuse de quelques copains trentenaires. That 70s show parle de la vie amoureuse de quelques copains adolescents. Etc...
Bref: ce n'est pas dans le sujet qu'il faut chercher l'originalité d'une sitcom.
On le sait, le point le plus important dans la sitcom, ce sont les personnages. Il faut absolument que la sauce prenne. Hélas, tout le long de la première saison de Parks and Rec, le sauce n'a pas pris. Les personnages semblaient un peu distants, vacants à leurs occupations et laissant l'entièreté des gags reposer sur les frêles épaules de Amy Poehler (l'actrice principale). Une sitcom n'est pas un one-man-show, et - bien vite - la pauvre Amy devait en faire des tonnes pour extirper quelques rires forcés aux téléspectateurs.
Lorsqu'on compare le temps de présence de toute l'équipe de Leslie dans les saison suivantes, on se rend compte que les scénaristes ont corrigé leur erreur: les personnages secondaires ont bénéficié de plus d'espace pour évoluer et apporter des sources de gags supplémentaires. Jerry, par exemple, n'avait que quelques lignes de dialogues dans l'ensemble de la saison 1. Il faisait tapisserie. Au fil des saisons, il s'est doté d'une personnalité, d'un vrai rôle au sein de l'équipe, qui lui permet d'être drôle. C'est non seulement un bon point pour les scénaristes, qui peuvent s'appuyer sur un personnage supplémentaire pour leurs gags, mais également pour l'acteur, qui jouit désormais de plus de latitude pour exprimer son potentiel comique.
Même chose pour Ron Swanson, le boss libertaire de Leslie. Saison 1, il apparaît par intermittence, ponctuant ses entrées par quelques remarques certes drôles, mais assez impersonnelles (il est difficile de s'identifier à un libertaire extrémiste). Au fil des épisodes, lorsque l'on explore sa vie privée (ses ex-femmes, par exemple), on comprend mieux sa façon de concevoir le monde, et du coup on est directement dans l'empathie avec lui... On est presque même d'accord avec sa conception de la politique, c'est ça la magie des personnages bien écrits!
Bref, je pourrais passer en revue la liste complète des personnages pour montrer comment ils sont passés de la simple caricature monomaniaque, à des personnages multidimensionnels auxquels on peut s'attacher. C'est une bonne leçon d'écriture: les gags, aussi bons soient-ils, ne peuvent pas se suffire à eux-mêmes. Ils font qu'ils servent une brochette de personnages assez bien définis pour que l'on puisse s'identifier à eux.
La recette pour créer un personnage réussi, c'est d'aller au-délà de sa caricature. Entrer dans sa tête et le mettre face à des situations extrêmes. Sa vraie nature émerge alors, et l'on comprend mieux qui il est vraiment.
C'est par exemple pourquoi j'ai beaucoup de mal à comprendre le succès de Scènes de ménage, sur M6. Pour moi, ça tombe toujours à plat car je ne me reconnais dans aucun des couples, et je n'ai pas l'impression de cerner leur personnalité profonde. Cette série me rappelle un peu les comic-strip pas drôles qu'on trouve dans les journaux. Comparons avec Fais pas ci, fais pas ça, qui bénéficie de personnages plus fouillés, et donc plus drôles. Logiquement. Les gags en eux-mêmes ne sont même pas si importants: c'est avant tout une question de personnages!
Et ça, Parks And Rec l'a bien compris, un peu tard certes, mais le chef a réussi à rattraper sa sauce pour notre plus grand plaisir!
16 janvier 2012
CEEA, la nouvelle épreuve en ligne
Petit rappel pour mes camarades de jeu: le CEEA a mis en ligne ce matin l'épreuve d'admission pour 2012. Vous pouvez la lire ici: http://ceea.edu/ceea/wp-content/uploads/2010/11/EPREUVE-1-2012-.pdf.
Bonne chance à tous, donc!
De nos jours en France, une voiture roule… quand on entend des coups venus du coffre.J'imagine que l'écueil numéro 1 sera de tomber dans les clichés, car j'ai déjà vu ce gimmick du coffre de voiture utilisé dans pas mal de films; je l'ai moi-même déjà employé dans un scénario personnel. Ceci dit, ce n'est pas un sujet insurmontable, il contient pas mal de conflit potentiel.
Bonne chance à tous, donc!
15 janvier 2012
Le genre et la subtilité oubliés
Un article dans Le Monde prône l'utilisation, en grammaire, de la règle de proximité, afin de contenter les féministes et de rétablir l'égalité entre les sexes dans notre belle langue française. En gros, il s'agit d'accorder l'adjectif au féminin si le nom le plus proche est féminin.
Si je n'étais pas plus attentif, je pourrais presque me laisser convaincre par les féministes: après tout, au fond, tout le monde sait très bien que cela ne changera rien et que la vaisselle ne sera toujours pas lavée par ces messieurs.
Mais le Français, ça fait partie de mes tics nerveux, et il se fait que j'ai été attentif, ce coup-ci.
Mesdames, désolé, votre règle de la proximité, c'est du caca.
Et je vais vous dire pourquoi.
Quand une langue évolue, elle est censée améliorer la langue, la rendre plus subtile, harmonieuse; elle doit permettre de rendre compte avec précision de la réalité - qui évolue, elle aussi. C'est pourquoi je ne suis absolument pas opposé à une évolution radicale de la langue française quand cela se justifie.
Par exemple, dans de nombreux domaines techniques (le web en est un) l'usage des anglicismes est nettement plus pratique, précis, et subtil. Je n'éprouve donc aucune honte à préférer le terme de "Smiley", plutôt que celui "d’Émoticône", ridicule et difficile à prononcer. J'envoie un "e-mail", et pas un "courriel", et certainement pas un "mèl", n'en déplaise à l'Académie et aux Québécois.
Mais revenons à nos moutonnes...
L'évolution qu'elles proposent, la règle de proximité, possède un défaut majeur - et éliminatoire : elle rend la langue moins précise. Je m'explique...
Par contre, dans la proposition "Le prince et la princesse heureuses...", on croit comprendre avec effroi que le prince vient d'épouser un laideron dont il ne partage pas le bonheur. C'est un détail, mais ça change complètement le sens de la phrase. Dans le cours d'un roman, cela peut momentanément déstabiliser le lecteur et le faire sortir du récit, ce qui n'est pas recommandé.
Bref: la langue vient de perdre un peu de sa précision, et l'on sera obligé de recourir à des périphrases pour se faire comprendre sans ambiguïté. Ce serait dommage.
Bien sûr, on pourra me rétorquer que mon exemple ne fonctionne que si le nom masculin vient en premier lieu... Mais ça fait 50% de phrases bien compréhensibles. Ne rabaissons pas ce quota à zéro juste par sens d'égalité mal placé.
Une langue qui perd en précision, en subtilité, un peu comme le langage des textos chers à nos ados, ça me rappelle toujours, avec un frisson dans le dos, la Novlangue de 1984. On a peur de la Crimepensée alors on essaie de rendre la langue Doubleplusbon pour faire plaisir au Miniver. C'est effrayant...
Au delà des pinailleries grammaticales un peu stériles (je dois bien l'avouer) c'est surtout ce courant vindicatif du féminisme qui me chagrine. Mais je n'en dis pas plus, ceci n'est pas un blog politique... Le jour où elles auront des amendements qui rendent la langue plus riche, je serai le premier à les appliquer avec joie!
Un exemple sera plus parlant... Au lieu d'écrire:
"Le prince et la princesse heureux ont salué le peuple."
... on devrait écrire:
"Le prince et la princesse heureuses ont salué le peuple."Ce faisant, on abolit enfin la règle machiste qui veut que "le masculin l'emporte sur le féminin".
Si je n'étais pas plus attentif, je pourrais presque me laisser convaincre par les féministes: après tout, au fond, tout le monde sait très bien que cela ne changera rien et que la vaisselle ne sera toujours pas lavée par ces messieurs.
Mais le Français, ça fait partie de mes tics nerveux, et il se fait que j'ai été attentif, ce coup-ci.
Mesdames, désolé, votre règle de la proximité, c'est du caca.
Et je vais vous dire pourquoi.
Quand une langue évolue, elle est censée améliorer la langue, la rendre plus subtile, harmonieuse; elle doit permettre de rendre compte avec précision de la réalité - qui évolue, elle aussi. C'est pourquoi je ne suis absolument pas opposé à une évolution radicale de la langue française quand cela se justifie.
Par exemple, dans de nombreux domaines techniques (le web en est un) l'usage des anglicismes est nettement plus pratique, précis, et subtil. Je n'éprouve donc aucune honte à préférer le terme de "Smiley", plutôt que celui "d’Émoticône", ridicule et difficile à prononcer. J'envoie un "e-mail", et pas un "courriel", et certainement pas un "mèl", n'en déplaise à l'Académie et aux Québécois.
Mais revenons à nos moutonnes...
L'évolution qu'elles proposent, la règle de proximité, possède un défaut majeur - et éliminatoire : elle rend la langue moins précise. Je m'explique...
"Le prince et la princesse heureux ont salué le peuple".Puisqu'une princesse ne peut pas être "heureux", mais forcément "heureuse", on entend, à l'oreille, que l'adjectif se rapporte forcément aux deux noms. Le prince ET la princesses sont tous les deux heureux. Tout le monde a bien saisi le sens de la phrase.
Par contre, dans la proposition "Le prince et la princesse heureuses...", on croit comprendre avec effroi que le prince vient d'épouser un laideron dont il ne partage pas le bonheur. C'est un détail, mais ça change complètement le sens de la phrase. Dans le cours d'un roman, cela peut momentanément déstabiliser le lecteur et le faire sortir du récit, ce qui n'est pas recommandé.
Bref: la langue vient de perdre un peu de sa précision, et l'on sera obligé de recourir à des périphrases pour se faire comprendre sans ambiguïté. Ce serait dommage.
Bien sûr, on pourra me rétorquer que mon exemple ne fonctionne que si le nom masculin vient en premier lieu... Mais ça fait 50% de phrases bien compréhensibles. Ne rabaissons pas ce quota à zéro juste par sens d'égalité mal placé.
Une langue qui perd en précision, en subtilité, un peu comme le langage des textos chers à nos ados, ça me rappelle toujours, avec un frisson dans le dos, la Novlangue de 1984. On a peur de la Crimepensée alors on essaie de rendre la langue Doubleplusbon pour faire plaisir au Miniver. C'est effrayant...
Au delà des pinailleries grammaticales un peu stériles (je dois bien l'avouer) c'est surtout ce courant vindicatif du féminisme qui me chagrine. Mais je n'en dis pas plus, ceci n'est pas un blog politique... Le jour où elles auront des amendements qui rendent la langue plus riche, je serai le premier à les appliquer avec joie!
04 janvier 2012
Discours de Charlie Kaufman sur l'art du scénario
Le scénariste Charlie Kaufman (Being John Malkovitch, Eternal Sunshine of The Spotless Mind) livre un discours intéressant lors d'une conférence organisée par la BAFTA sur le métier de scénariste. A voir ici : http://guru.bafta.org/charlie-kaufman-screenwriters-lecture-video.
John August (Big Fish, Charlie et la chocolaterie) et Craig Mazin (The Hangover 2) en font l'analyse sur leur podcast à écouter ici : http://johnaugust.com/2012/zen-and-the-angst-of-kaufman.
Ce que j'en retiens:
- Charlie Kaufman se prend très au sérieux, mais il a le mérite de prendre son art très au sérieux également.
- Hollywood est une machine à fric et il faut rester intègre si l'on veut contribuer au bien de l'humanité, même quand on travaille pour Hollywood. Kaufman donne sa recette: être soi-même et ne pas suivre les règles dictées par quelqu'un d'autre.
- Kaufman se méfie du "craft", c'est à dire l'artisanat du scénario, par rapport à l'Art noble du scénario. Il dénonce les marchands de rêve à bon marché, qui rendre le cinéma médiocre et répétitif. Ces artisans font certes très bien leur boulot pour amuser la galerie, mais ils n'apportent rien au monde.
- A par ça, pour écrire un scénario, faites comme vous voulez!
John August et Craig Mazin sont plus critiques... Ils coincent Kaufman dans son petit jeu de dupes qui consiste à dénoncer l'artisanat bien ficelé des écrivains... alors que lui-même s'en sert largement dans son discours (figures de style, rythmique des phrases, etc.) Bien vu!
Tout cela me semble relativement vain, en fin de compte, mais a tout de même l’intérêt de nous faire réfléchir sur la condition de scénariste, ce qui n'est jamais mauvais.
John August (Big Fish, Charlie et la chocolaterie) et Craig Mazin (The Hangover 2) en font l'analyse sur leur podcast à écouter ici : http://johnaugust.com/2012/zen-and-the-angst-of-kaufman.
Ce que j'en retiens:
- Charlie Kaufman se prend très au sérieux, mais il a le mérite de prendre son art très au sérieux également.
- Hollywood est une machine à fric et il faut rester intègre si l'on veut contribuer au bien de l'humanité, même quand on travaille pour Hollywood. Kaufman donne sa recette: être soi-même et ne pas suivre les règles dictées par quelqu'un d'autre.
- Kaufman se méfie du "craft", c'est à dire l'artisanat du scénario, par rapport à l'Art noble du scénario. Il dénonce les marchands de rêve à bon marché, qui rendre le cinéma médiocre et répétitif. Ces artisans font certes très bien leur boulot pour amuser la galerie, mais ils n'apportent rien au monde.
- A par ça, pour écrire un scénario, faites comme vous voulez!
John August et Craig Mazin sont plus critiques... Ils coincent Kaufman dans son petit jeu de dupes qui consiste à dénoncer l'artisanat bien ficelé des écrivains... alors que lui-même s'en sert largement dans son discours (figures de style, rythmique des phrases, etc.) Bien vu!
Tout cela me semble relativement vain, en fin de compte, mais a tout de même l’intérêt de nous faire réfléchir sur la condition de scénariste, ce qui n'est jamais mauvais.
03 janvier 2012
Bref, la réussite des shortcoms
Analyser les scénarios de "Bref", la shortcom de Canal+, est un exercice un peu particulier dans le sens où son écriture est intimement liée à la réalisation, au montage et aux effets spéciaux. Pour la première fois (en France et peut-être même dans le monde), une sitcom repose d'avantage sur son rythme et son visuel que sur ses dialogues.
L'objet de ce blog étant l'écriture, je vais essayer de faire abstraction de l'emballage (le buzz sur Facebook, le casting excellent, le montage clipesque) pour analyser les sources des gags dans Bref. Je passe outre le côté générationnel et "connecté" de la série qui alimente beaucoup le buzz mais ne me semble pas si important que cela - en tout cas du point de vue du scénariste.
Comme d'habitude, commençons par un relevé de compteur lolesque de l'épisode pilote...
Durée: 1'46
Nombre de rires potentiels: 12
Nombre de rires réels: 2
Nombre de sourires: 6
Comme toujours, il y a un écart entre le nombre de gags prévus par les auteurs et le nombre de rires réels. D'habitude, le marge est de 70% de réussite. Ici, c'est beaucoup plus faible, mais principalement parce que le format ne se prête pas aux éclats de rires (manque de temps, aucune respiration après un gag). Du coup, on sourit quasi tout le temps, mais je n'ai vraiment rigolé que deux fois grâce au copain pervers, puisque je ne crache jamais sur l'humour gras.
Le premier gag de la série est basé sur une vieille mécanique imbattable: la triple répétition, dont le dernier élément est modifié:
La suite de l'épisode continue sur le même genre de répétitions dont un élément est modifié.
Et pour enfoncer le clou, la même mécanique est utilisée encore une fois:
Après 45 secondes, les auteurs en finissent avec leurs répétitions pour passer à l'autre grand classique de l'humour: le sexe!
Evidemment, il ne suffit pas de dire bite et couille pour faire rire, il faut apporter une valeur ajoutée. Dans le cas de Bref, la valeur ajoutée est la fine observation du quotidien des trentenaire de notre génération. Et donc, le "baise-laaaaaaaa" avec 8 "a" par texto fonctionne vraiment bien, car on a tous déjà reçu ce genre de messages.
Le reste des épisodes sera encore plus axé sur l'observation du quotidien, jusqu'à devenir un petit documentaire sur la vie en milieu urbain dans les années 2000. Souvent d'ailleurs, cette observation fine s'arrête à de la pure observation, sans qu'un gag vraiment construit vienne la soutenir. C'est le montage rapide qui fait passer ces facilités sans problème.
Pour en revenir au pilote, notons les prémices d'une technique d'écriture qui sera elle aussi beaucoup utilisée tout au long de la série: le set-up et pay-off. Kyan observe un pop-corn sur l'épaule de la fille, sans y porter plus d'attention. On croit que cet élément est oublié... Pour finalement y revenir plus tard.
Malheureusement, dans cet épisode, le pay-off n'est pas drôle, il sert simplement à introduire le personnage du copain gay. Une écriture plus serrée aurait permit de faire revenir le pop-corn dans un contexte inattendu, qui provoquerait un rire. C'est le but du pay-off dans la comédie en général.
Même si cet épisode pilote est loin d'être parfait, il montre déjà les bases de ce qui fait le succès de Bref: sa réalisation et son rythme, ainsi qu'une observation amusante de la vie quotidienne. Ce que l'on peut retenir, c'est un choix excellent des personnages: le loser volontariste, qui va draguer une fille alors que l'échec est prévisible, underdog à qui l'on souffle la fumée de cigarette dans la figure, celui là est vraiment un héros de sitcom.
Le personnage du copain pervers est aussi très bien vu, dans le sens où c'est un personnage éminemment amoral, dégoûtant et peu fréquentable, mais malgré tout un très bon copain qui s'inquiète de la vie sentimentale du héros: on l'aime déjà. En ce sens, il est une copie francophone de Barney Stinson dans How I Met Your Mother: l'obsédé sexuel utile, un nouveau cliché de sitcom du 21ème siècle!
Le fait que Bref soit un énorme succès prouve aux diffuseurs qu'il faut un peu de couilles pour faire rire: il faut oser dire "baiser", "sucer", "branler". Pas par facilité ou par médiocrité, mais parce que le "parler vrai" est le seul qui puisse vraiment toucher les gens. On ne peut pas mentir en humour. Même NBC l'avait compris dans les années 90, en diffusant Seinfeld, une sitcom qui contient plus d'allusions sexuelles qu'une série rose de M6.
Arrondir les angles, c'est la mort assurée de la sitcom. TF1, prenez exemple sur Bref. J'ai lu que vous vouliez programmer une sitcom en accèss: ne soyez pas trop politiquement corrects. Vos tentatives humoristiques étaient trop polissées jusqu'à présent. Comme disait André Manoukian: ça sent trop le savon et pas assez la foufounne. Bref, lui, sent le mâle en ruth à 2km à la ronde, et c'est une très bonne chose!
L'objet de ce blog étant l'écriture, je vais essayer de faire abstraction de l'emballage (le buzz sur Facebook, le casting excellent, le montage clipesque) pour analyser les sources des gags dans Bref. Je passe outre le côté générationnel et "connecté" de la série qui alimente beaucoup le buzz mais ne me semble pas si important que cela - en tout cas du point de vue du scénariste.
Comme d'habitude, commençons par un relevé de compteur lolesque de l'épisode pilote...
Durée: 1'46
Nombre de rires potentiels: 12
Nombre de rires réels: 2
Nombre de sourires: 6
Comme toujours, il y a un écart entre le nombre de gags prévus par les auteurs et le nombre de rires réels. D'habitude, le marge est de 70% de réussite. Ici, c'est beaucoup plus faible, mais principalement parce que le format ne se prête pas aux éclats de rires (manque de temps, aucune respiration après un gag). Du coup, on sourit quasi tout le temps, mais je n'ai vraiment rigolé que deux fois grâce au copain pervers, puisque je ne crache jamais sur l'humour gras.
Le premier gag de la série est basé sur une vieille mécanique imbattable: la triple répétition, dont le dernier élément est modifié:
"Je sais pas.En soi, ce n'est pas drôle, mais avec le rythme du montage, cela provoque mécaniquement le rire. Lisez Bergson si vous voulez en savoir plus.
- Je sais pas.
- J'entends pas."
La suite de l'épisode continue sur le même genre de répétitions dont un élément est modifié.
"Je lui ai raconté une blague, elle a rigolé.Ici, la drôlerie provoquée par le côté mécanique de la voix-off et accentuée par le côté "loser" du personnage qui commence tout doucement à s'installer. J'ai déjà démontré maintes fois qu'en sitcom, un personnage loser est indispensable pour bien rire. Nous somme donc en territoire connu, et Bref n'aura qu'à s'inspirer de Georges Constanza pour remplir ses épisodes.
Je lui ai encore raconté une blague, elle a pas rigolé."
Et pour enfoncer le clou, la même mécanique est utilisée encore une fois:
"Je suis caissière...On commence à voir comment l'écriture et le montage sont lié: joués de manière classique, ces dialogues ne fonctionneraient pas vraiment. Avec la formule du vidéo-clip, c'est plus musical et efficace.
- C'était pas intéressant.
- ... dans un sexshop.
- C'était intéressant!"
Après 45 secondes, les auteurs en finissent avec leurs répétitions pour passer à l'autre grand classique de l'humour: le sexe!
Evidemment, il ne suffit pas de dire bite et couille pour faire rire, il faut apporter une valeur ajoutée. Dans le cas de Bref, la valeur ajoutée est la fine observation du quotidien des trentenaire de notre génération. Et donc, le "baise-laaaaaaaa" avec 8 "a" par texto fonctionne vraiment bien, car on a tous déjà reçu ce genre de messages.
Le reste des épisodes sera encore plus axé sur l'observation du quotidien, jusqu'à devenir un petit documentaire sur la vie en milieu urbain dans les années 2000. Souvent d'ailleurs, cette observation fine s'arrête à de la pure observation, sans qu'un gag vraiment construit vienne la soutenir. C'est le montage rapide qui fait passer ces facilités sans problème.
Pour en revenir au pilote, notons les prémices d'une technique d'écriture qui sera elle aussi beaucoup utilisée tout au long de la série: le set-up et pay-off. Kyan observe un pop-corn sur l'épaule de la fille, sans y porter plus d'attention. On croit que cet élément est oublié... Pour finalement y revenir plus tard.
Malheureusement, dans cet épisode, le pay-off n'est pas drôle, il sert simplement à introduire le personnage du copain gay. Une écriture plus serrée aurait permit de faire revenir le pop-corn dans un contexte inattendu, qui provoquerait un rire. C'est le but du pay-off dans la comédie en général.
Même si cet épisode pilote est loin d'être parfait, il montre déjà les bases de ce qui fait le succès de Bref: sa réalisation et son rythme, ainsi qu'une observation amusante de la vie quotidienne. Ce que l'on peut retenir, c'est un choix excellent des personnages: le loser volontariste, qui va draguer une fille alors que l'échec est prévisible, underdog à qui l'on souffle la fumée de cigarette dans la figure, celui là est vraiment un héros de sitcom.
Le personnage du copain pervers est aussi très bien vu, dans le sens où c'est un personnage éminemment amoral, dégoûtant et peu fréquentable, mais malgré tout un très bon copain qui s'inquiète de la vie sentimentale du héros: on l'aime déjà. En ce sens, il est une copie francophone de Barney Stinson dans How I Met Your Mother: l'obsédé sexuel utile, un nouveau cliché de sitcom du 21ème siècle!
Le fait que Bref soit un énorme succès prouve aux diffuseurs qu'il faut un peu de couilles pour faire rire: il faut oser dire "baiser", "sucer", "branler". Pas par facilité ou par médiocrité, mais parce que le "parler vrai" est le seul qui puisse vraiment toucher les gens. On ne peut pas mentir en humour. Même NBC l'avait compris dans les années 90, en diffusant Seinfeld, une sitcom qui contient plus d'allusions sexuelles qu'une série rose de M6.
Arrondir les angles, c'est la mort assurée de la sitcom. TF1, prenez exemple sur Bref. J'ai lu que vous vouliez programmer une sitcom en accèss: ne soyez pas trop politiquement corrects. Vos tentatives humoristiques étaient trop polissées jusqu'à présent. Comme disait André Manoukian: ça sent trop le savon et pas assez la foufounne. Bref, lui, sent le mâle en ruth à 2km à la ronde, et c'est une très bonne chose!
Inscription à :
Articles (Atom)